Le jugement de Salomon

Maître Dufour fit entrer Madame Balenbec dans son bureau sans la faire attendre longtemps dans sa salle d’attente. C’était une dame d’environ soixante ans, coiffée, maquillée et habillée avec soin, sans éclat ou artifice apparent mais manifestement avec une recherche d’élégance et de qualité. Son maintien droit et sa voix douce et posée, renforçait l’impression d’une femme qui avait surmonté sans dommage excessif les difficultés de la vie. Elle était la veuve d’un architecte renommé et architecte elle-même. Elle avoua avec embarras qu’elle était engagée dans un procès, bien malgré elle. Elle devait comparaître devant le juge aux affaires familiales pour répondre d’une plainte pour enlèvement d’enfant. La plainte était manifestement irrecevable s’agissant d’une enfant abandonnée dans les bureaux de l’aide aux émigrés par des parents angolais, les époux Mendes qui avaient ensuite disparu, laissant au Bureau de l’aide à l’enfance, le soin de trouver à la petite Rosa 4 ans, une famille d’accueil. Madame Balenbec avait accepté. Trois ans plus tard, la guerre qui ravageait l Angola s’étant apaisée, les parents étaient revenus en France pour récupérer leur fille. Ils fournissaient tous les justificatifs établissant que Rosa était bien leur enfant et que légalement on ne pouvait leur refuser de contraindre Madame Balenbec à leur rendre l’enfant. Le problème était que Madame Balenbec s’était attachée à l’enfant et estimait qu’il ’était de l’intérêt de l’enfant d’être élevé dans une famille en France plutôt que chez ses vrais parents en Angola, une des régions les plus pauvres de la planête régulièrement en proie à des guerres tribales. Les contacts avec l’avocat des parents Mendes pour rechercher un arrangement restèrent sans suite. Maître Oriano entendait faire reconnaître au juge, qu’aucune loi ne lui permettait de retirer la garde  de leur enfant à des parents légaux dont on ne pouvait établir un manquement grave dans leurs obligations parentales. L’abandon dans les bureaux de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) avait été réalisé pour protéger l’enfant dans une région où les massacres étaient nombreux. Toutes les démarches amiables tentées ensuite pour récuperer l’enfant s’étaient  avérées vaines et les parents s’étaient résolus à engager une action judiciaire. Maître Oriano se faisait une joie de faire condamner les pratiques colonialistes autoritaires de l’Ofpra qui avait refusé de reprendre l’enfant pour le rendre à ses parents. Madame Balembec qui s’était attachée à la petite fille avait refusé également. Rosa avait maintenant sept ans. Le juge, à l’audience interrompit maître Dufour pour lui dire que s’il pouvait admettre que l’attitude des parents et  l’intérêt matériel de l’enfant  incitaient à le maintenir dans sa famille d’accueil en France, il n’était pas certain que c’était également son intérêt affectif et il ne voyait pas de moyen légal de s’opposer à la demande des parents.

A bout d’argument, Maître Dufour lui répondit :

« je sais bien que la volonté d’un enfant mineur ne pèsera rien dans le jugement que vous devez rendre mais ne pouvez vous au moins accepter de l’entendre ? »

Contre toute attente le juge accepta. L’affaire fut renvoyée pour entendre l’enfant. Rosa se présenta avec sa grand-mère comme elle appelait Madame Balenbec. Elegante dans sa robe rose en organdi, Rosa répondit au juge timidement  mais avec un ton sérieux  qui le convainquit qu’elle comprenait la gravité de la situation. Elle voulait rester en France avec sa grand-mère mais voulait également vivre avec ses parents. L’avocat de l’Ofpra ne s’était même pas déplacé. L’avocat des époux Mendes fustigea à nouveau l’état colonialiste qui disposait des gens en refusant de les écouter.

Le juge l’interrompit sur un ton agacé :

« – Je ne crois pas Maître, que ce soit ici le lieu de faire le procès de la France coloniale et je constate que vos clients ont attendu trois ans pour saisir le tribunal d’une demande de restitution de leur enfant.

Maître Oriano un moment désarçonné, mu par une inspiration soudaine, se reprit :

La question que doit se poser le tribunal, la seule question importante est quel est l’intérêt de l’enfant?  Le roi Salomon avait dit-on ordonné à un soldat de couper l’enfant en deux avec son sabre et d’en donner une moitié à chacune des femmes. Mais alors que le soldat levait son sabre, une des deux femmes s’était précipitée et avait déclaré qu’elle renonçait à l’enfant plutôt que de le voir mourir.  Le roi Salomon lui avait alors dit : c’est toi la vraie mère de l’enfant. Emporte le !

Maître  Dufour ne se laissa pas démonter et répliqua :

«  – cette question, la question de l’intérêt de l’enfant est en effet essentielle,  l’écrivain Bertold Brecht la pose à nouveau dans son livre: le cercle de craie caucasien. Chez Brecht, le roi fit dessiner devant lui un cercle sur le sol. Il fit placer l’enfant au centre du cercle et ordonna aux deux femmes de prendre chacune une main de l’enfant et de tirer. Les deux femmes saisirent chacune une main de l’enfant et tirèrent pour sortir l’enfant du cercle, chacune de son côté. Voyant que l’enfant grimaçait de douleur, l’une des deux femmes lâcha la main de l’enfant. Le roi donna l’enfant à la femme qui avait montré plus de cœur, sans chercher à savoir qui est vraiment la mère. Ce qui importe à Brecht c’est de donner l’enfant à la femme qui mérite le plus de l’élever. Dans le cas qui nous occupe Madame Balembec a été bonne avec l’enfant et, le rapport d’enquête en fait foi, l’a élevée comme sa fille.

Maître Oriano ne voulut pas manquer de montrer qu’il avait lu Brecht lui aussi et répondit :

«  – les parents légaux ont délibérement laissé l’enfant en France afin de le mettre à l’abri de la guerre. Ils ont agi dans l’intérêt de l’enfant et  permettez moi de citer Brecht à mon tour :

Ce n’est pas l’enfant qui doit appartenir à ceux qui sont riches,
mais la richesse qui doit appartenir à ceux qui sont bons avec les enfants
  Si c’est seulement l’intérêt de l’enfant que recherche Madame Balembec, rien ne lui interdit d’être  généreuse avec la famille Mendes mais est ce bien le seul intérêt de l’enfant que recherche madame Balenbec qui n’a pas eu d’enfant ou bien aussi un soutien pour ses vieux jours »

Madame Balenbec ne put contenir un cri scandalisé. Le juge mit fin aux débats et annonça un jugement dans les plus brefs délais

 Le jugement qui fut prononcé laissa Maître Dufour et Maître Oriano abasourdis. Le juge avait décidé de leur donner raison à tous deux  au-delà de toute attente. Il avait à sa façon partagé l’enfant en deux: l’enfant devait habiter en France avec madame Balenbec six mois de l’année et les six autres mois chez ses parents en Angola. Quelle folie ! ou était l’intérêt de l’enfant dans un partage aussi destabilisant ? et puis, une fois Rosa repartie en Angola, les parents feraient fi du jugement français et il n’y aurait plus moyen de le faire revenir. L’enfant ne reviendrait plus! Ce n’est pas ce qui se passa. Maître Dufour reçut une lettre confidentielle de son confrère Oriano. Ses clients avaient réfléchi. Ils comprenaient maintenant que l’intérêt de leur fille était d’être élevée en France. Ils avaient été convaincus par les plaidoieries de Maître Dufour et de Maître Oriano et acceptaient de «lâcher la main » de leur fille. Pouvaient il espérer qu’en retour madame Balembec se montra généreuse?  Ce n’était bien sur pas une condition de leur accord, bien évidemment! Une somme de 50 000 euros paraitrait elle excessive à Madame Balembec ? Scandalisé, Maître Dufour jeta la lettre sans finir de la lire puis s’étant calmé,  il reprit sa lecture :

« Mes clients sont pauvres et ont depuis d’autres enfants qui vivent dans la misère en Angola, votre cliente est riche. Ne croyez vous pas qu’il serait juste que votre cliente récompensât ce sacrifice auquel ils ont consenti en se séparant de leur enfant pour le mettre à l’abri de la guerre et en acceptant de confier à Madame Balenbec un enfant qui lui apporte tant de joie ?

Madame Balenbec accepta. Après négociation, la somme fut ramenée à 15 000 euros, Rosa pouvait rester vivre chez elle jusqu’à sa majorité. Madame Balembec paya et Rosa resta auprès d’elle. Rosa poursuivit ensuite des études de médecine en France puis partit ensuite soigner les enfants dans un hôpital en Angola.


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