On ne nait pas humain, on le devient

« – Flaubert, Proust, Maupassant, Balzac, Hugo, Molière, La Fontaine… ! Tout ça, c’est du passé, ça ne sert à rien et puis tous ces livres, je peux les lire sur internet »
dit Noa en mitraillant sur son écran des petits soldats qui couraient en tous sens.
«  – Ça finit quand le passé ? » lui demanda monsieur Guilbert en reposant son livre sur ses genoux

   –  quand on n’en a plus besoin» répliqua sèchement Noa

   –  mais on en a encore besoin ! et le présent ça commence quand ? » insista monsieur Guilbert

   – « Ben c’est maintenant

   – tu veux dire, tant qu’il nous préoccupe pour satisfaire nos envies et tu as en partie raison. On peut trouver un travail et être heureux sans avoir lu Madame Bovary.

  – et tu crois vraiment que lire l’histoire d’une bourgeoise qui s’ennuie dans sa province, trompe son mari et fait des dettes, ça va m’aider à trouver un travail et à être plus heureux dans la vie » s’écria Noa en tapant rageusement sur son clavier.

 – Je veux essayer de t’aider à grandir. Je veux essayer de te faire comprendre que l’intérêt essentiel d’un texte littéraire comme un roman ou un poème n’est pas tant dans l’histoire qu’il raconte que dans la signification profonde que l’auteur y apporte. C’est comme si tu disais qu’un diamant ce n’est en fait qu’un caillou. C’est vrai mais ça peut être beaucoup plus que cela. Ce qui fait une grande partie de sa valeur et de son attrait, c’est la façon dont on l’a taillé et qui permet de lui faire produire une lumière. De la même façon un texte littéraire apporte une lumière nouvelle à notre vie de mammifère.     

   –  Mais je peux très bien avoir une vie riche et intéressante sans lire de roman.

   – En effet mais les textes littéraires enrichissent ton vocabulaire et te permettront de mieux comprendre tes émotions et celles des autres et de mieux convaincre ton entourage de la cause de tes souffrances, de ton bon droit et des leurs et ainsi il se pourra que tu trouves satisfaction sans avoir à utiliser la violence ou à subir celle des autres. Ils t’apporteront une expérience humaine. Tu pourras découvrir par quels doutes sont passés les humains avant de faire des choix qui ont pu se révéler heureux ou tragiques. Si tu t’intéresses aussi à l’Histoire, je veux dire la grande histoire, tu comprendras mieux le présent parce que tu sauras les difficultés qu’il a fallu résoudre pour réussir à atteindre notre niveau actuel d’évolution et tu trouveras peut-être plus facilement une solution aux dangers qui nous menacent car tu les verras mieux venir. Tu pourras alors prendre conscience que rien n’est acquis une fois pour toutes et que les situations les mieux établies peuvent disparaître. Qui aurait pu croire qu’après avoir découvert la musique qui célèbre la paix intérieure de Bach, le droit à la conscience individuelle de Luther, la philosophie universaliste de Kant, après avoir atteint un tel degré de développement scientifique et technique, un grand pays comme l’Allemagne allait sombrer dans la barbarie nationaliste orgueilleuse raciste? Il a suffi d’un effondrement de la finance à l’autre bout de la planête. Les sociétés modernes techniquement très développées sont très fragiles. Le passé ne finit jamais tout à fait et le futur doit toujours être construit pour éviter d’être écrasé par lui. Comme le disait l’écrivain Brecht, la bête est toujours vivante et nos capacités techniques de destruction progressent plus vite que notre humanité! il faut si peu de choses pour que l’humain oublie le chemin parcouru si difficilement et que la domination du plus fort ne soit plus la seule loi entre les humains, si peu de choses, un peu de misère suffit et la domination du plus fort est toujours bien présente. Souviens-toi qu’il n’y a pas si longtemps que nous avons l’électricité, du chauffage sans effort, de l’eau courante, des ordinateurs, des moteurs. Que deviendrions nous si tout cela devait brusquement disparaître ou même seulement devenir rare?  Combien de sacrifices à notre confort sommes-nous capables d’accepter sans perdre notre humanité la plus élémentaire » ! » lui répondit son grand-père.

 « – oui mais maintenant j’ai tous ces avantages techniques et je n’ai pas besoin de savoir comment et pourquoi je les ai eus et tu te fais des illusions en croyant que je pourrais les perdre.

  –  Savoir comment sont venues les choses, permet de savoir comment les retrouver si on les perd.

– Mais on ne les perdra pas ! Il n’y a pas besoin d’avoir tous ces livres sur tes étagères, pas besoin de ces bougies, pas besoin  de cette cheminée que tu continues à utiliser en coupant du bois avec une hache.

– Tu m’effraies, tu vis uniquement dans le présent et ton présent est un présent court qui se réduit à tes préoccupations du moment dans un environnement que tu crois inébranlable.

– oui et cela me suffit.

– ne trouves-tu pas égoïste de profiter de tout ce qui t’a été apporté sans t’intéresser à tous les sacrifices de ceux qui sont venus avant toi et qui ont créé tout ça pour toi ?

– Pas grave, ils sont morts, ils n’en savent rien


– Non ils ne sont pas tous morts et toi tu ne sais rien », soupira le vieil homme « et pire encore tu ne veux rien savoir. Tu veux t’amuser et tu ne veux pas connaître les dangers que tu cours à ignorer les souffrances du passé.


– Quels dangers ? On ne retournera jamais en arrière !


–  Qu’en sais-tu ?  On ne retournera jamais en arrière, dis-tu mais le passé lui sera ton futur si tu n’y prends pas garde. On n’avance qu’en voyant le chemin parcouru et l’Histoire nous apprend que les civilisations sont mortelles»

Noa haussa les épaules et continua à taper frénétiquement sur son clavier. Il devait essayer de tuer le plus d’ennemis possibles et son grand-père, avec ses questions et ses discours moralisateurs ennuyeux lui faisait perdre des points. On entendit une porte s’ouvrir. C’était sa mère qui venait le récupérer. Noa réclama un quart d’heure supplémentaire pour enregistrer sa partie. Lucile soupira mais finalement cela l’arrangeait bien. Elle put se reposer en montrant à son père la nouvelle robe qu’elle venait de s’acheter et raconter les dernières frasques du père de Noa et finalement le quart d’heure dura une heure. Soudain elle se redressa et s’écria :

«  – bon ça suffit maintenant ! nous avons une heure de route pour retourner à Dijon et je parie que tu n’as encore pas fait tes devoirs d’école pour demain ! »  

Noa quitta son grand-père et rentra avec sa mère chez lui, dans son appartement moderne, avec ascenseur et livraison à domicile de ses pizzas préférées.

Quelques temps plus tard, des photos et des films apparurent sur tous les écrans montrant des policiers qui barraient les routes et arrêtaient des gens qui hurlaient « démocratie ! démocratie ! » en leur jetant des poubelles, des bouteilles et tout ce qu’ils pouvaient arracher. Ils avaient pris d’assaut les bureaux de la société Engie, distributeur national d’électricité pour le contraindre à baisser les prix qui ne cessaient d’augmenter. Puis le Président de la République fit un discours pour expliquer aux Français que l’Armée devait déployer des moyens militaires énormes pour défendre la France contre les attaques russes et avait des besoins importants d’électricité et de carburant qui sur le long terme si on n’y prenait pas garde, ne pourraient pas être satisfaits. Par conséquent il fallait rationner l’utilisation de l’électricité, du gaz et de l’essence de ceux dont l’activité n’était pas nécessaire au fonctionnement des services publics. Le coût de l’électricité augmenta prodigieusement, si bien que les gens durent limiter leur consommation. Comme cela ne suffisait pas, le gouvernement instaura des coupures de courant. On put avoir de l’électricité huit heures par jour, puis ce fût réduit à 6h, puis à 4h mais à 100 km, dans la maison de son grand-père, une fenêtre restait faiblement éclairée jusque tard dans la nuit, et il y avait du feu dans sa cheminée.


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