« – cette fois, c’est fini », lui dit le docteur.
Sa sœur Cynthia apparut affolée. Laurent lui laissa le temps d’embrasser son père une dernière fois et sortit un magnétophone :
« – On l’a retrouvé, assis dans un fauteuil sur son balcon, face à la montagne, sous une couche de neige, tenant encore une bouteille vide d’un vieux cognac. Sur la table de la salle à manger du chalet, on a retrouvé l’emballage d’une boîte de somnifères. J’ai reçu ce matin la visite de la gardienne de mon immeuble. Papa l’avait payée pour me remettre un paquet ce matin précisément avec instructions de ne pas me le remettre plus tôt. C’était une surprise, lui avait-il dit. Il contenait ce magnétophone. Laurent le mit en marche. La voix fatiguée de son père s’éleva dans le silence :
« – Je n’y vois plus assez clair pour écrire, c’est pourquoi je laisse cet enregistrement pour expliquer mon geste. La mort était avec moi avant même que je naisse. Dans les campagnes du Berry, malgré la république, être comte, descendant d’une famille qui depuis des siècles possédait la terre et les gens qui travaillaient dessus, avait toujours son importance chez nous. Aussi, lorsque le comte de Saint Germain demanda à mon grand-père de lui envoyer une de ses filles pour aider au service du château, il ne discuta pas. Ce fut Henriette, votre grand-mère, une très jolie jeune fille de 16 ans. Elle alla travailler chez monsieur le comte. Elle revint un an plus tard pour accoucher chez ses parents. Monsieur le comte leur expliqua que ce ne pouvait être que le jeune Henri, le fils sourd-muet du jardinier, avec qui elle avait sympathisé manifestement. Les protestations d’Henriette ne purent rien y faire. Monsieur le comte eut la bonté de donner de l’argent pour la faire avorter et étouffer le scandale avant qu’il apparaisse au grand jour. Cela suffit à les convaincre.
La mère Letard couturière dont Monsieur le comte avait déjà éprouvé l’expérience, se faisait fort de réussir à percer le cœur de l’enfant dans le ventre de sa mère, avec une longue aiguille à tricoter. Ma mère mourut, je survécus. Avant de mourir, elle confia à sa sœur Monique le secret de ma naissance. Ma tante Monique quitta la ferme au plus vite et trouva un travail de vendeuse à Bourges. Elle refusa toujours de se marier et d’avoir des enfants. Quand j’eus 12 ans, elle accepta de m’héberger pour que je puisse entrer au collège. Elle me fit découvrir le bonheur de vivre dans un appartement propre, avec l’eau courante et le chauffage au gaz. Finies les courses tôt le matin dans les herbes humides et froides, finis les travaux pénibles dans la boue et le fumier des vaches. Elle possédait de nombreux livres que je dévorais comme un affamé. Au collège où j’entrai à peu près illettré, je fis des progrès rapides qui me valurent de l’estime. Mes rédactions en français débordaient d’imagination. Il arriva plusieurs fois que mon professeur les lise à toute la classe et à ses collègues qui me félicitaient lorsqu’ils me croisaient dans les couloirs. Un jour même, un monsieur se présenta chez ma tante. Il organisait un récital de poésie pour la radio et je fus invité à lire une de mes œuvres. Gonflé d’orgueil, je décidai que je serais poète. Un soir, tante Monique m’apprit comment ma mère mourut et que j’étais la cause de sa mort. A compter de ce jour, je m’habillai tout en noir et déclarai à qui voulait l’entendre que j’étais un poète maudit et que j’allais mourir bientôt, qu’en fait j’étais déjà mort. On commençait à sourire. A 14 ans, je laissai sur ma table de travail, un cahier de poèmes et j’avalai une boîte de comprimés contre l’asthme de ma tante. À l’hôpital, on réussit à me faire vomir et j’échappai une nouvelle fois à la mort.
À 16 ans, après un cours passage au lycée où mes notes exécrables, mes insolences et un vol de livres me firent expulser, je fus envoyé travailler comme serveur dans un restaurant. J’y tombai amoureux de Maresca, une autre serveuse, une jeune femme très belle, flattée par mes poèmes mais le cuisinier qui était son compagnon, les découvrit, et un soir que je rentrai chez moi en vélo, une voiture fonça sur moi dans une descente. Elle freina brusquement et pour l’éviter je fis une embardée et je fus propulsé contre un mur dans un virage. On réussit une nouvelle fois à me sauver. Je sortis du coma avec de multiples factures et quand je pus à nouveau tenir debout, je trouvai plus prudent de quitter la ville et de me perdre dans l’anonymat de Paris. Ma tante qui n’en pouvait plus, ne me retint pas.
Après plusieurs petits boulots non déclarés comme serveur dans des cafés, je trouvai un emploi dans un garage qui contre toute attente devait se révéler riche de perspectives. Monsieur Ahmed achetait des voitures d’occasion en très mauvais état qu’il envoyait ensuite en Afrique du nord d’où elles revenaient transformées en France avec une fausse immatriculation qui étaient ensuite revendues à des malfrats pour effectuer des cambriolages. Je devais établir de fausses listes de réparations effectuées en France pour pouvoir les revendre en France. Tout cela je l’appris plus tard quand je fus interrogé par la police. Comme on me payait très peu on accepta de m’héberger gratuitement dans un coin du garage avec un confort des plus sommaires. Je cherchais à quitter cet emploi au plus vite lorsque je rencontrai Leila la fille du patron. Elle était spirituelle, gracieuse et joyeuse. Nous nous plûmes et très vite je devins ami de la famille confortablement installé avec la fille du patron. Un jour Ahmed disparut. Des traces de son corps furent trouvées dans la cheminée d’une maison en ruine abandonnée. La police comprit très vite que je n’étais pour rien dans ce trafic et me relacha. J’acceptai d’aider Laila totalement désemparée avec sur les bras une entreprise au bord de la faillitte. J’étais maintenant adulte. Leila et moi nous nous marièrent et je devins gérant de l’entreprise. Je décidai de continuer l’activité de vente de voitures d’occasion mais cette fois de façon régulière et légale. C’est ainsi que le petit garage sombre et sale devint après plusieurs années de travail, une belle entreprise prospère avec de beaux locaux modernes et que je pus fonder une famille. Votre mère mourut d’un cancer et son fantôme continue de m’accompagner. Je me réfugiai dans le travail. A 56 ans, alors que satisfait de ma réussite, je contemplais la mer après un bon repas dans un restaurant sur la côte, je m’écroulai victime d’un infarctus. Je me souvins avoir pensé: enfin ! je ne connaîtrai pas l’humiliation de la vieillesse mais je pris alors conscience que cette mort que j’envisageais avec insouciance était devenue une partie de ma vie et inséparable d’elle. J’acceptai l’opération chirurgicale. Rien ne se passa comme prévu. On découvrit alors que j’avais un trou dans le cœur, manifestement causé par une longue aiguille d’environ 3 millimètres d’épaisseur il y a de nombreuses années Une chose invraisemblable s’était produite qui passionna la communauté scientifique, mon cœur s’était adapté pour battre quand même. Scientifiquement je devais être mort. Je savais moi que je l’étais déjà depuis longtemps. Après l’opération, le cœur dut être relancé à plusieurs reprises avant d’accepter enfin de battre régulièrement, ce qu’il fit en dépit de toute raison scientifique. C’est à croire que je suis vacciné contre la mort ! Je suis navré, mes enfants qui écoutez cette cassette de vous avoir donné tant d’alarmes. Lorsqu’enfin je fus rétabli, je fus contraint de suivre un régime alimentaire très sévère: le pain, la viande, le sucre, l’alcool m’étaient interdits et le reste essentiellement des fruits et des légumes, rationné. Il ne m’était plus possible de travailler dans ces conditions. J’ai donc dû vendre mon entreprise et je me suis réfugié dans ce chalet à la montagne que j’ai du aménager pour limiter les efforts. Là je pus enfin regarder plus loin, plus haut. Là je pus décider comment j’allais me rejoindre moi-même. Pour les détails pratiques, Maître Aimedieu notre notaire vous expliquera. Vous me trouverez sur le balcon sous une épaisse couche de neige. Je laisserai la porte entrouverte. Cela devrait faciliter les choses de me retrouver bien conservé! Ne m’en veuillez pas de ne pas vous avoir prévenus. Vous savez que j’ai toujours détesté les effusions sentimentales. Il faut savoir accepter la mort et essayer d’être heureux avec elle. J’ai toujours vécu avec la mort. La mort nous accompagne toute notre vie. Elle en est inséparable. Sans la mort, la vie serait vite ennuyeuse. Sans la mort, la vie ne serait pas. Ne vous inquiétez pas pour moi. Je serai toujours avec vous. Je vous embrasse »
« En entendant cet enregistrement, j’ai tout de suite téléphoné pour alerter les services de police de Megève. », poursuivit Laurent, « Je suis venu le plus vite que j’ai pu après t’avoir prévenue. Lorsque je suis arrivé au chalet, les infirmiers l’avaient déjà emmené à l’hôpital. Mais là une surprise m’attendait. Malgré la boîte de somnifère, malgré la bouteille de vieux cognac qui lui était interdite, malgré la température glaciale de la nuit, papa était toujours vivant. Il souffrait d’un gros rhume et ne reconnaissait plus personne. Il était sous perfusion. L’infirmière qui venait de le quitter pour venir m’expliquer tout ça, rentra dans la chambre avec moi et poussa un cri. Il avait arraché la perfusion et respirait très difficilement. On a appelé le docteur et voilà, c’est fini…. »
C’est alors que venant du corps gisant devant eux, ils entendirent une voix qu’ils doutèrent toujours avoir entendue :
« non ce n’est pas fini »