Cela faisait des générations et des générations que la famille Grüber vivait dans cette ferme située sur les hauteurs du village d’Altdorf, village de montagne difficilement accessible par une route étroite. Une chapelle un peu plus haut encore contemplait les sommets enneigés.
Des promeneurs courageux s’aventuraient parfois dans ce lieu préservé où tout invitait au recueillement.
Marcus Hermann, un promoteur ayant entendu dire que toutes les tentatives d’exploiter ce site d’une imposante beauté avaient échoué, releva le défi. Heinrich Gruber qui occupait maintenant seul la ferme refusa de vendre mais il mourut bientôt. Marcus Hermann entreprit des recherches et put contacter les héritiers. Ils étaient deux. Le fils, Karl Gruber, dirigeait une entreprise de transport à Zurich. Sa jeune sœur Marie institutrice à Bregenz était enceinte et proche du terme de sa grossesse. La foudre lui tomba dessus lorsqu’elle apprit que malgré son opposition, son frère avait signé une promesse de vente au promoteur. Il lui fallait à tout prix s’opposer à cette vente bien qu’elle n’avait pas les moyens de payer la somme que monsieur Hermann avait accepté de payer à son frère. Elle décida d’aller occuper la ferme. Philip Joseph, son mari, artisan menuisier vit bien qu’il n’y avait pas moyen de l’en empêcher et qu’elle allait partir seule s’il n’acceptait pas de l’accompagner.
Ils partirent le 24 décembre et arrivèrent à la ferme dans l’après midi mais là ils se retrouvèrent devant une porte barricadée. Au motif d’empêcher l’accès de cette maison maintenant déserte à des cambrioleurs, mais plus vraisemblablement parce qu’il se doutait de la réaction de sa sœur, Karl avait bloqué toutes les voies d’accès. Epuisée, Marie s’installa dans l’étable. Alerté son frère, accourut avec monsieur Hermann pour empêcher sa sœur de forcer la porte et la convaincre de vendre. Mais sur place ils furent d’abord attirés par des chants de Noël dans la chapelle. Elle était pleine de gens du village avec leurs enfants.
« écoutez, écoutez ! » s’écria un jeune berger. On entendit dans l’étable à côté, des cris d’une femme et bientôt des vagissements d’enfant. Tout le monde se précipita dans l’étable où Marie, sous le coup de la fatigue et de l’émotion avait accouché prématurément avec l’aide de la mère du berger. Il y eut un grand silence.
Abasourdi, Karl resta un instant pétrifié. Puis il s’approcha timidement de sa sœur, s’agenouilla, lui sourit et dit:
« – tu as gagné » Il tira de sa poche un document qu’il déchira. C’était le contrat qu’il avait signé.
« – mais vous êtes devenu fou ! » s’écria monsieur Hermann « Vous vous prenez pour le père Noel mais le père Noel, c’est moi ! Je suis prêt à payer le double à vous deux pour racheter cette ferme ! et puis d’abord Noel c’est fini ! plus personne ne croît encore à ces fadaises de fête religieuse ? »
A genoux devant sa femme, Philip lui répondit :
« – Noel est encore une fête religieuse pour certains mais pour la plupart des gens, Noel c’est plus que cela! regardez cette femme qui vient de donner naissance à un enfant. Voyez son sourire. Rien n’est plus tendre et plus désarmant que le sourire d’une mère vers l’enfant nouveau-né. Noel c’est pour tous les êtres humains de la planête, quelque soit leur religion, la fête de la famille et de ce qui la constitue, la naissance d’un enfant. Ce sourire d’une douceur merveilleuse. Rien n’exprime aussi bien le caractère divin de l’humanité que ce sourire. »
L’enfant avait cessé de pleurer. Dans l’étable chacun percevait que quelque chose était en train de se passer, une nouvelle fois après tant d’autres fois et pourtant toujours exceptionnel, le miracle d’une vie nouvelle. À cet instant, le visage de Marie semblait s’éclairer.
Tout le monde était troublé. C’était le moment où l’humain réalise en contemplant ce sourire sur le visage épuisé mais comblé d’une mère qu’une nouvelle conscience vient d’apparaître sur terre. Ce sourire tendre de Marie vers son enfant, c’était celui que Leonard de Vinci avait su saisir à l’époque de la Renaissance. Ce sourire réveillait en chacun, une humanité porteuse d’espoir et d’amour qui s’avance vers la lumière.
Monsieur Hermann stupéfait contempla la femme et l’enfant. Un silence plein d’écoute qui s’étendait jusqu’aux sphères les plus éloignées de l’univers avait éteint toute colère en lui. Il s’approcha de Marie et lentement déchira à son tour les actes promettant la vente. Puis on entendit un bruit assourdissant. C’était un hélicoptère de la gendarmerie. Il emporta dans le ciel étoilé la jeune mère et son enfant pour les emmener à l’hôpital tandis que le Jeune berger lançait vers le ciel les papiers déchirés qui se mêlaient à la neige qui commençait à tomber.
Joyeux Noel à tous
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