Le professeur Jean Cetan s’était à nouveau assis dans le fauteuil de son bureau, une tasse de thé aromatisée d’un alcool de fruits à la main, comme il aimait à le faire lorsqu’un problème résistait à sa réflexion.
Lui, le grand spécialiste des sciences éducatives, titulaire de la chaire de neuropsychologie à la prestigieuse université de Conques-en-Rouergue, auteur d’innombrables ouvrages sur les sciences de l’éducation, se trouvait incapable de répondre à cette question, en apparence simple, que lui avait posée le ministre de l’Éducation nationale :
Pourquoi, malgré les sommes énormes investies en conférences savantes, en programmes éducatifs divers, en stages de formation des enseignants, en aides financières, malgré les lois, décrets, circulaires et autres dispositifs successifs, n’arrivait-on toujours pas à donner aux enfants le goût de l’étude et de la lecture, pourtant si nécessaire ?
Tout avait été tenté, semblait-il, mais rien ne réussissait.
Les enfants restaient accrochés à leurs écrans, fascinés par leurs jeux d’animation, et la seule chose qu’on parvenait encore à leur faire lire était des mangas d’inspiration japonaise où abondent les images et où les textes se réduisent souvent à quelques cris de fureur.
Le professeur laissait son regard errer sur les oiseaux qui venaient picorer quelques graines devant sa fenêtre et, en sirotant son thé parfumé, se plaisait à croire que les légers chavirements de son regard tenaient à leur vol gracieux.
Ah ! quelle élégance dans leurs mouvements, quelle beauté dans leurs plumages !
Une jeune mésange, qui n’avait sans doute que quelques semaines, volait maladroitement derrière ce qui semblait être l’un de ses parents. Elle poussait des cris stridents en agitant ses ailes avec impatience, dans l’espoir évident de recevoir sa nourriture. Mais l’autre mésange s’arrêtait de temps à autre, picorait ici ou là, comme pour lui montrer où chercher, sans rien lui donner d’autre.
Un éclair traversa soudain l’esprit du professeur Cetan.
Les humains commettaient peut-être une grave erreur.
Au lieu de montrer comment se comporter et de donner l’exemple, les parents se contentaient trop souvent aujourd’hui de dire : « Tu dois », sans réellement montrer ce qu’il fallait faire.
Au lieu de dire : « Tu dois », ils devraient peut-être dire :
« — Accompagne-moi et regarde. Observe comment je me comporte dans la vie de tous les jours. »
Les parents avaient oublié la première règle d’une éducation utile : l’imitation.
Combien d’enfants voient leurs parents lire ?
Pourquoi feraient-ils quelque chose de difficile lorsqu’ils peuvent, comme les adultes qui les entourent, passer des heures devant des écrans colorés, agrémentés de publicités alléchantes ?
Où est l’exemple de l’effort nécessaire ?
Dans les jours qui suivirent, la petite mésange revint voler devant sa fenêtre. Elle évoluait maintenant seule, avec assurance. Son vol était toujours aussi gracieux et pourtant, cette fois, le professeur était certain de n’avoir pas trop parfumé son thé.
Comme prévu, Monsieur Cetan se présenta, le jour fixé, devant le ministre de l’Éducation nationale afin de lui faire part de ses réflexions.
Le ministre était justement occupé à regarder une vidéo que lui avait envoyée son fils afin de le convaincre de le laisser poursuivre ses études d’informatique sur la côte ouest américaine.
— Regardez ça, monsieur le professeur, c’est épatant ! Et avez-vous vu les moyens dont disposent les universités américaines ? Enfin, dites-moi : que pouvons-nous faire pour inciter les petits Français à se remettre à lire ?
— Après mûre réflexion, monsieur le ministre, je ne vois qu’un seul moyen véritablement efficace, et c’est celui qui existe dans la nature bien avant que l’homme soit homme: l’imitation. Il faut inciter les parents à lire devant leurs enfants, et avec eux.
Le ministre écouta le professeur avec intérêt, quoique non sans une certaine expression de malaise.
Dans les semaines qui suivirent, une vaste campagne de promotion de la lecture fut lancée sur les réseaux sociaux et les chaînes de télévision nationales. La presse s’en fit largement l’écho; les enseignants, beaucoup plus modestement, car ils manquaient de moyens et, de toute façon, cela n’entrait pas dans leurs attributions.
Pourtant, la campagne fit sensation.
L’opposition ricana :
— Était-il vraiment nécessaire d’embêter de pauvres Français qui rentrent du travail fatigués et veulent simplement profiter d’un repos bien mérité ? Et puis lire quoi, d’abord ? Encore une manœuvre pour manipuler les esprits !
Cependant, malgré les sarcasmes, beaucoup eurent le sentiment que cette initiative, même maladroite, répondait à un véritable problème.
Pendant plusieurs semaines, de nombreux parents, pleins de bonne volonté, se mirent à lire ostensiblement devant leurs enfants et parfois même avec eux, comme cela leur était vivement recommandé.
Puis ils se lassèrent.
On vit alors une chose singulière.
Les enfants interpellaient leurs parents :
« — Quoi ? Encore devant les écrans ! Tu n’as même pas terminé le premier volume de La Recherche du temps perdu de Proust !
— Je le cherche… je le cherche… mais je ne sais plus ce que j’en ai fait » répondaient les parents.
C’était le monde à l’envers !
Les enfants harcelaient leurs parents pour les contraindre à lire.
Évidemment, cela ne dura pas bien longtemps et les enfants purent retourner à leurs mangas et à leurs jeux vidéo sans plus être dérangés par leurs parents. Cela prenait décidément trop de temps de rechercher le temps perdu !
— Après tout, soupira le professeur Cetan, les mésanges ne lisent pas non plus
Et il versa à nouveau une goutte d’alcool dans son thé.