Alfred et Nini

C’est presque le soir déjà. La fatigue du voyage pèse sur mes épaules. Je suis descendu du train pour monter dans un bus qui a bien voulu s’arrêter avant la Vrigne au bois. Je marche maintenant sur un chemin défoncé par les pluies, entre des buissons et des grands hêtres, qui mène à la ferme des Guillaume. Un trou au  travers de la haie me montre la ferme des Guillaume auréolée de fleurs d’aubépines d’une blancheur attendrie par le soleil déclinant. C’est une maison de pierre ocre sous un toit d’ardoises, aux dimensions modestes avec une étable attenante, typique de la région. cela fait bien cinq ans que Claude et Babette ont quitté Paris et leur atelier de costumes de theatre pour s’installer dans cette ferme abandonnée qu’ils ont restaurée. Mais on ne s’improvise pas fermier et Claude et Babette ont eu bien du mal à rentabiliser l’exploitation. Leurs trop rares lettres m’ont révélé leur désarroi. Après un accueil froid, les fermiers voisins, touchés par la gentillesse du jeune couple et ses difficultés ont finalement quitté toute méfiance à leur égard et leur ont prodigué aide et des conseils. Il semble que Claude et Babette ont amené dans cette campagne, un air de Paris empreint de folie. Les animaux reçoivent plus d’affection que de soins utiles. Ils ont vite compris qu’il leur fallait se prendre en main pour subsister et qu’ils pouvaient user sans crainte de la plus grande liberté. L’amour et l’attention de leurs maîtres ne les laissent pas indifférents et chacun s’ingénie à mettre en valeur quelques traits de son caractère qui lui permettent d’éprouver davantage encore cet attachement. Cela se traduit par des caprices qui font jaser aux alentours. Blanchette, la chèvre a mauvais caractère.  Hardi, le chien de garde est un poltron. Les poules couvent sur les fauteuils et les lapins qu’on n’a pas pu supporter d’enfermer se sont tellement multipliés que les chasseurs ont dû y mettre bon ordre avant qu’ils saccagent toutes les cultures. En un mot, les animaux sont devenus aussi fous que les parisiens.
«–N’as-tu pas assez d’étudier les tragédies où mène la bêtise des hommes ? Viens plutôt voir avec quelle sage philosophie nos bêtes gouvernent notre ferme. Elles au moins ne se trompent pas et ne trompent personne. Et puis tu nous aideras à rentrer les foins», m’ont dit Claude et Babette,
Par le trou de la haie, je contemple la ferme en essayant d’y retrouver les descriptions de Claude et Babette. Le soupçon d’une présence, un bruit peut-être, me fait retourner. De surprise, je chancelle. Devant moi, un grand bouc blanc aux cornes orgueilleuses et à la barbiche respectable et un cochon à l’œil rieur me fixent silencieusement puis ils s’éloignent avec dédain. Claude et Babette sont dans l’étable occupés à essayer de traire Frivole, la vache. Ce n’est pas une mince affaire car elle ne veut donner son lait qu’à son veau. Aussi, il faut le lui présenter comme s’il voulait téter et l’instinct maternel accorde ce que ni les supplications ni les menaces ne peuvent obtenir.
La table est dressée devant la maison et nous dînons dans la fraîcheur du soir, à peine agitée par le froissement soyeux des feuillages.
«– à mon arrivée » dis-je « j’ai rencontré Don Quichotte suivi de Sancho Pansa
– tu veux sans doute parler d’Alfred et Nini. Tous les soirs ils partent ensemble en promenade, il ne faut pas s’en inquiéter, ils reviennent à la nuit tout seuls. »

L’omelette aux pommes de terre et au lard avec sa salade croquante du jardin terminée, nous contemplons l’étang un peu plus bas. Des cercles naissent à sa surface parcourue d’une brume légère et s’agrandissent jusqu’à se perdre. L’appel grave des crapauds se mêle à celui plus sec, étouffé des grillons.
«–Quel couple étrange ? », Dis-je
«–c’est une curieuse histoire », dit Claude « nous étions dans la cuisine, Babette et moi. C’était le soir et nous nous préparions à dîner après une journée épuisante. Nous étions découragés. Les travaux de rénovation de la ferme se révélaient plus importants que prévu. Les bêtes nous donnaient du tracas. Notre vache n’avait pas de lait. Notre chèvre était malade et nos poules ne voulaient pas pondre. Les gens d’ici nous regardaient avec défiance. Les commerçants nous servaient mal et à contrecœur. Le matin j’avais trouvé un chat crevé jeté à quelques mètres de la maison. Cette nuit là, un violent orage secoua tout le pays. Enfouis sous les couvertures de notre lit, nous surveillions les poutres du plafond qui menaçaient de s’effondrer sur nous à chaque éclair tandis qu’un long déchirement suivi d’un coup de canon menaçait de démolir les murs de notre maison. Enfin, la pluie tomba avec abondance, apaisant toute chose et nous nous enfonçames dans le sommeil.
Au matin, la terre assoiffée avait déjà bu toute la pluie et il ne restait de ci de là que quelques flaques qui s’étiraient sous le soleil montant. La porte de l’étable était défoncée et entre Blanchette, la chèvre et Frivole notre vache, une grosse truie était étendue de tout son long. Sept pourceaux se pressaient pour téter en poussant des cris affamés. Comment était-elle  arrivée là ? C’était un mystère qu’il nous fallait élucider rapidement. Blanchette aussi avait mis bas, un joli chevreau tout blanc qui avançait en tremblant sur ses jambes trop lourdes.
Nous interrogeâmes les gens du village sur le propriétaire de cette truie. On nous répondit avec humeur et méfiance qu’on n’en savait rien. Certains même firent mine de ne pas entendre. Parmi les pourceaux, il y en avait un qui ne pouvait pas téter, parce que ses frères et sœurs le repoussaient. Aussi il se réfugia contre Blanchette qu’il têta avec le chevreau. Tous les trois semblaient fort bien s’entendre. Le surlendemain, une Peugeot fourgonnette s’arrêta devant chez nous. Un homme corpulent d’une cinquantaine d’années en descendit. Monsieur Lamberty exploite une ferme importante à 3 km d’ici. La foudre était tombée chez lui, causant de gros dégâts. Une de ces truies s’était enfuie, terrorisée et était venue se réfugier chez nous pour mettre bas. Il resta stupéfait en voyant qu’un des pourceaux têtait  Blanchette. De sa vie, il n’avait jamais vu chose pareille. Il était ennuyé, il voulait reprendre sa truie mais que faire de celui-ci qui se plaisait visiblement plus auprès de la chèvre que de la truie? Monsieur Lamberty interloqué, se grattait le crâne sous sa casquette :
ce n’est pas un cochon, ce n’est pas une chèvre. Je ne sais pas ce que c’est. Je ne vois pas ce que je pourrais en faire. Une bête comme ça, ça ne va m’apporter que du tracas. Tenez, je vous le donne en remerciement d’avoir recueilli ma truie.
Ce petit cochon était une truie, nous décidâmes de l’appeler Nini, et c’est ainsi que Nini la truie a grandi avec Alfred le bouc.

À compter de ce jour, l’attitude de la population locale changea à notre égard
«–alors », dit la boulangère à Babette avec un large sourire, en lui remettant un pain cette fois, pas trop cuit. « c’est donc vous qui avez recueilli la truie de Monsieur Lamberty avec ses pourceaux ? » elle le savait pourtant bien puisque c’est la première personne que nous avions interrogée. On nous était maintenant reconnaissant d’avoir recueilli la truie et ses petits, et on disait :
«–si les animaux se réfugient chez eux, c’est que ça ne doit pas être de mauvaises gens.
La curiosité aidant on nous adressa enfin la parole pour nous demander comment une telle chose avait pu arriver. Sur notre invitation, plusieurs de nos voisins vinrent chez nous, admirer le phénomène : un pourceau qui têtait une chèvre !
«–Oh », dit l’un de eux, « votre toit n’est pas bien bon
– votre vache, il faut lui faire avoir un veau », dit un autre

_ à vos poules, il faut des cages surélevées et à l’abri » dit encore un autre


De la parole à la main, il n’y eut pas loin, et bientôt, nous eûmes de tout le monde, une aide inespérée. Le toit fut réparé, les poules se mirent à pondre comme jamais. Frivole donna du lait. Quant à Blanchette, elle couvait du regard, rayonnante, sa singulière progéniture qui gambadait autour d’elle. Le chevreau et le porcelet s’entendaient manifestement très bien et tout cela, sans qu’il nous en ait rien coûté, par la seule intervention du ciel !

Nini était-elle un cochon ? Nous nous posions parfois la question en la regardant inspecter le sol avec précaution et tourner sur elle-même avant de s’allonger et trotter avec la légèreté d’une chèvre derrière Alfred. Alfred lui est devenu un grand et beau bouc blanc aux allures très dignes et au caractère indépendant. Il ne supporte pas d’être enfermé et on le voit apparaître dans tous les coins du pays machouillant tranquillement quelque herbe sauvage en vous fixant de son regard qui semble dire :

  – mais à quel jeu idiot et inutile vous livrez-vous ? 

Et lorsque je le surprends qui me regarde ainsi, je ne peux m’empêcher de me sentir un peu honteux et je me prends à penser :

« -mais c’est vrai ça ! après tout quel besoin ai-je de trimer comme ça ? Pourquoi ne vivrais-je pas comme lui qui passe élégant et curieux et ne pense à l’herbe tendre qu’il aime tant qu’au moment de la manger ?»

Décidément je me sens si bien chez Claude et Babette que j’accepte leur invitation de rester un peu plus longtemps. J’ai pu m’aménager un bureau devant la fenêtre de ma chambre et levant les yeux, je vois s’enfuir les champs vallonnés vers des pays imaginaires. A cet instant j’entends la voix de Babette qui fait la conversation à Nini qui l’écoute avec ravissement.  Babette est accroupie devant elle. Nini appuie tendrement son groin sur son épaule tandis que Babette lui accroche un collier de perles autour du cou. Ce sont des grosses perles en bois de couleur jaune rouge et verte. Sur le dessus, une plaque brillant au soleil porte une inscription. Babette lui parle doucement. Je n’entends pas ce qu’elle lui dit. Cela ressemble à une mélodie légère heurtée de petits bruits comme on en entend parfois au bord d’une rivière. C’est à peine plus net que le froissement du feuillage agité par le vent, le vent qui joue avec la lumière dans une mèche de ses cheveux. Le collier est un peu lâche mais est bien retenu derrière les longues oreilles. Il est à peine fixé que Nini se précipite sur ses courtes pattes et entre dans la maison. Elle grimpe l’escalier et se campe devant la grande glace de ma chambre. Elle s’admire longtemps, penchant la tête tantôt à droite ou à gauche pour juger de l’effet de son collier. Ses petits yeux noirs brillent de plaisir, sous ses grandes oreilles et sa bouche s’ouvre en un large sourire. Puis elle redescend l’escalier en courant et se promène avec fierté dans la cour entre les poules interloquées.
Nini prend de plus en plus d’assurance. Elle se promène librement dans le village en compagnie d’Alfred. Les enfants qui l’adorent lui apportent les friandises qu’elle aime. En échange, elle accepte quelques caresses, puis se dépêche de rejoindre Alfred qui a continué son chemin du même pas altier.

… « C’est une chose étonnante », dis je, « qu’un animal puisse ainsi se dénaturer. Que serait devenue Nini si cet orage n’avait pas eu lieu?  Nini serait sans doute morte, puisqu’elle ne pouvait pas accéder aux tétines maternelles ou peut-être aussi aurait-elle réussi à s’imposer auprès de ses frères, serait devenue un petit cochon comme tant d’autres petits cochons et aurait fini en jambon. Son sort est-il plus enviable ? il n’est pas sûr qu’elle soit heureuse  à suivre sans cesse un grand bouc. Elle doit vivre difficilement sa condition de cochon
–toi », dit Claude, « tu es un parisien, tu penses trop »
… Les jours passent et je m’habitue à ma nouvelle vie. Je me lève tôt mais le soleil est déjà chaud. Je rejoins à grands pas les hommes dans les champs que parcourent déjà les moissonneuses batteuses dans un halo de poussière dorée. On suit d’un pas lent la remorque dans laquelle on lance d’un mouvement de reins, une botte de paille piquée au bout d’une fourche. Cela tire sur les bras, puis sur le dos. On travaille sans relâche car on craint l’orage. On veut finir vite, mais on ne se presse pas, on ne court pas. Ici le temps vous attend. La sueur et la poussière, couvre les torses nus d’une peau plus vivante et plus forte et je sens, jour après jour, la fatigue se muer en paix, bienfaisante. On finit le soir de rentrer le foin et la paille à la lueur des lampes. On dîne à la fraîcheur du soir, sur des tables dressées sur des tréteaux, on rit, on plaisante, Alfred et Nini sont là et assistent au spectacle. La nuit et la fatigue apportent la récompense attendue. Les voix se taisent peu à peu et on n entend plus que les grillons qui appellent au sommeil.
Dans tout le pays on finit les foins et puis les blés. La récolte est bonne. La nature a tenu ses promesses. Chants d’oiseau, arbres au feuillage exubérant, rivières, tout est vie et regorge de couleur sous la lumière du soleil. Le village vibre comme une ruche, car c’est le jour du mariage de la fille de Monsieur Lamberty, ce riche paysan qui a donné Nini  avec le fils de Monsieur Lasserre, le directeur de la coopérative agricole. c’est un beau mariage et la joie des parents dépasse l’anxiété des enfants. Monsieur Lamberty est assuré que son grain ne moisira pas dans ses silos.

La cérémonie est bien belle ! Tel un essaim d’abeilles, tout le village, se presse autour de la reine du jour qui rayonne dans sa robe blanche, majestueuse au bras de son mari.
Sous les orgues triomphants, la noce quitte l’église et se dirige vers la ferme de Monsieur Lamberty où, selon la tradition, un banquet est organisé. Pour cette occasion, plusieurs des frères de Nini figurent au menu. Nini et Alfred attirés par cette agitation se sont approchés. Émerveillé sans doute par la beauté de la mariée, Alfred émet un bellement attendri qui fait rire tout le monde
« tiens ! » dit un des hommes, ragaillardi par les perspectives de la fête, et les quelques verres qu’il est déjà allé boire à un des tonneaux réservés au grand bal qu’on donnera ce soir sur la place du village. « Voilà ce qu’il nous faut ! On va emmener la mariée dans cette carriole tirée par Alfred. » Il y a là en effet, une carriole qui appartient à madame Didier, la gérante du café épicerie. Elle ne s’en sert plus depuis la mort de son poney. On empoigne Alfred par les cornes et on l’amène jusqu’à la carriole. Alfred résiste un peu au début puis se laisse docilement harnacher. On prie la mariée de s’installer. Elle refuse d’abord car elle craint d’abîmer sa robe. Finalement, sur l’insistance de plusieurs convives, elle s’installe sur la banquette en bois, mais on a beau faire, supplier, menacer, Alfred, refuse d’avancer et garde le front baissé dans une attitude de combat qui révèle sa dignité offensée. Le cortège qui découvre que décidément cette mariée et ce bouc blanc forment un ensemble ravissant se prend au jeu et s’emporte contre Alfred. Ému par le sort du pauvre bouc, la mariée demande qu’on lui laisse la paix mais on ne l’écoute pas et les coups commencent à pleuvoir avec les insultes sur Alfred. Rien n’y fait. Un plaisantin exaspéré pique Alfred avec un bâton pointu. Alfred tremble de fureur et de douleur et ne bronche pas. C’est alors que Nini à qui personne n’avait prêté attention, s’élance et fonce sur ses courtes pattes avec une agilité, que nul ne lui aurait supposée, vers la carriole qu’elle renverse d’un coup de groin. C’est une belle cohue ! Des cris de frayeur se mêlent aux cris de colère. On se bouscule, la mariée git sur le sol et se tord de douleur en se tenant le genou. Sans attendre les coups qui reprennent, Alfred et Nini s’enfuient tirant toujours la carriole. On les poursuit en criant mais on n’arrive pas à les rattraper car affolés Alfred et Nini fuient à toute allure.

« Je n’aurais jamais dû donner Nini » regrette, monsieur Lamberty «j’aurais dû la ramener et l’engraisser avec les autres. Un cochon, c’est un cochon ! »

Alfred et Nini ont disparu. On retrouve la carriole non loin du village. Les harnais qui attachaient Alfred ont été coupés à coup de de dents. Dans le village, les esprits se calment mais on parle toujours beaucoup d’eux. Les gens finissent par admettre que si Nini est toujours un cochon et qu’Alfred est toujours un bouc, ils ne sont plus des animaux comme les autres. Au contact des humains qui les ont élevés avec amour et respect, ils ont acquis des sentiments et des comportements humains. Les habitants du village par contre sont penauds et n’osent plus regarder en face la fille de monsieur Lamberty qui marche difficilement avec un plâtre car son genou a été fracturé. Sur son lit d’hôpital. Marie a fait jurer à son père, de ne faire aucun mal à Nini et à Alfred et même de les protéger. Monsieur Lamberty est revenu de l’hôpital, les larmes aux yeux. A la table du banquet où tout le monde l’attendait pour avoir des nouvelles, il a levé son verre et a fait prêter serment à tous les invités de ne pas faire de mal à Alfred et Nini si on les retrouve. Tout le monde est consterné et chacun rentre chez soi, désolé.

Babette est dans la cuisine, le front dans la main, le coude appuyé sur la table, elle pleure.

«  – la pauvre Nini n’est pas armée pour se défendre dans la nature, reviendra-t-elle un jour? et Alfred lui-même, malgré ses cornes, entre quelles mains, va-t-il tomber ? »

Dans la ferme règne un silence de mort. Les poules arpentent la cour avec un gémissement plaintif. Hardy n’aboie plus. Il reste couché toute la journée, le nez entre ses pattes. Parfois un pigeon sur le toit, crie tristement :
« Où ? Où ? »
Un esprit a quitté la ferme.
«–Cela devait finir ainsi », soupire Claude avec qui je fais de longues marches à travers la campagne pour tenter de les retrouver. L’automne est venu brusquement et les arbres laissent choir leurs feuilles avec tristesse.
Nous avons questionné partout et cherché longtemps, en vain. Les seules nouvelles que nous avons pu recueillir, nous sont venues d’un groupe de maçons qui construisaient une maison dans la région. Ils ont vu en effet un drôle de cochon avec un curieux bouc qui sont restés une bonne partie de l’après-midi à les regarder travailler, confortablement allongés sur un tas de sable en écoutant avec un plaisir évident, le poste de radio qu’ils avaient laissé là, puis ils sont partis là-bas, et d’un geste de la main, l’un d’eux désigne la forêt, immense et sombre qui s’avance nombreuse comme une armée.
Longtemps on est resté sans nouvelles d’eux puis un jour, ils sont revenus. Ils portaient sur leur corps amaigri, les témoignages douloureux de leurs nombreuses aventures. Ce qui s’est passé, laisse-moi te l’inventer, lecteur, mais avant de lire, ce qui suit, garde bien en mémoire que ce n’est que fiction, et que bien souvent la réalité est plus étonnante.

Après avoir couru aussi vite qu’ils ont pu, Alfred et Nini se sont finalement réfugiés dans une grange pour se reposer et se restaurer. Là, Nini a rongé les liens de cuir qui retenaient Alfred à la carriole. Ils sont restés toute la nuit dissimulés derrière des bottes de foin, puis ils sont repartis au matin, Nini trottinant derrière Alfred qui marchait d’un bon pas, mais tous deux avaient le cœur lourd. Alfred avançait avec une détermination désespérée et Nini le suivait en jetant des regards inquiets alentour.
Il s’engagèrent dans la forêt. Au début ils furent surpris et même émerveillés. Leurs pas  résonnaient jusqu’à la voûte des arbres. Le soleil d’automne filtrait une lumière dorée entre les branches qui semblaient se baisser pour offrir à Alfred leurs plus tendres pousses tandis que Nini trouvait sur le sol des glands croustillants et des champignons.

Peu à peu l’ombre s’est glissée dans l’air et a éteint toute chose. Le cri d’un hibou s’élève dans la nuit. Un frisson d’inquiétude parcourt les dos de Nini et d’Alfred. Ils errent longtemps dans la forêt, accompagnés du seul souffle, profond comme des vagues, des feuilles mortes soulevées par leurs pas. Un renard surgit qui se demande longtemps s’il doit les attaquer ou bien s’enfuir. Il s’éloigne finalement vers quelque poulailler sans doute où dorment des poules appétissantes et où il faut seulement prendre garde de ne pas attirer par son odeur, l’attention du chien qui par ses aboiements va faire venir les hommes et leur fusil. Il les salue d’un geste gracieux du panache de sa queue et disparaît. Plus tard, Nini qui n’est pas rassurée dans ces grands bois, reconnaît des grognements familiers et voit apparaître avec ravissement une troupe de sangliers marchant à la queue leu leu. En tête vient un vieux mâle aux défenses impressionnantes qui brillent sous la lune. Il est suivi d’une laie derrière laquelle trottine une ribambelle de marcassins aux soies plus claires. Nini s’élance à leur rencontre et s’adresse à eux avec des grognements de joie. Le vieux mâle s’arrête décontenancé. Les sangliers sont des animaux malcommodes qui n’aiment pas les étrangers. Comment le vieux mâle pourrait-il reconnaître un des siens dans ce petit cochon tout rose? Mais elle a l’air si humble, si désemparée que le vieux mâle est perplexe. Il fouille dans sa mémoire et ne trouve pas de réponse appropriée. Il décide alors de prendre la seule conduite qu’il connaisse face à un étranger et attaque Nini qu’il blesse à l’épaule. Celle-ci pousse un hurlement de surprise et de douleur, qui retentit dans toute la forêt et émeut tous les animaux. En vain, Alfred, s’interpose devant le sanglier et l’empêche d’attaquer Nini à nouveau. Sa peur est si grande et sa douleur si vive qu’elle s’enfuit de toute la vitesse de toutes ses courtes pattes et ne s’arrête qu’auprès d’une plaine bordée d’un ruisseau où elle peut enfin se désaltérer et pleurer à chaudes larmes sur sa triste condition de cochon.

«–Les loups, les renards et les sangliers ont des griffes et des crocs. Les poissons se cachent au fond de l’eau, les oiseaux ont des ailes, les chevreuils si fragiles et les cerfs ont des cornes et des jambes rapides. Alfred lui aussi a des cornes. Mais moi qu’ai-je pour me défendre si on m’attaque ? et avec ça je suis si grosse, et j’ai de si petites pattes que je peux difficilement m’enfuir. La nature ou l’esprit divin qui nous a créés connait-il seulement l’idée de justice pour avoir si mal réparti la force et la souffrance ? Car à quoi sert la justice sinon à amoindrir la souffrance des plus malheureux? Il faut que la souffrance même soit bien indifférente à mon créateur, pour que certains êtres comme moi, puissent si facilement être blessés et sacrifiés. Si encore j’étais un cochon comme les autres, je vivrais tranquille dans ma soue. J’ignorerais même qu’un jour, l’homme me coupera le cou. Je suis doublement malheureuse puisque non seulement je connais la triste condition des cochons, mais qu’aussi chaque jour de ma vie, des gens, des animaux, me rappellent que je ne suis pas à ma place et qu’un cochon peut bien peu de choses dans une autre vie que la sienne. Je n’aurais jamais dû suivre à Alfred. Je dois reprendre ma vie normale. »
Nini se remet en marche. Elle arrive bientôt à une petite ferme où on élève quelques cochons. Elle s’arrête devant leur porte et appelle. Bientôt ses frères lui répondent et c’est un tel vacarme que le paysan accourt. Sa surprise et sa joie sont sans bornes lorsqu’il voit quel cadeau lui envoie le ciel. Il n’y a qu’à ouvrir la porte et hop un de plus ! Il prend cependant la précaution d’enlever le collier de perles qui permettrait de reconnaître Nini. Nini passe plusieurs jours avec ses frères,à essayer avec beaucoup de résignation de vivre comme eux, d’essayer de prendre comme eux, plaisir à se rouler dans ses excréments et la boue. Le paysan vient tous les jours jeter par-dessus le petit muret, un grand saut de pommes de terre bouillies dans la mangeoire, et pendant que Nini s’applique à se précipiter avec des grognements d’impatience comme ses frères, l’homme lui palpe les côtes avec des mots gentils. Mais Nini sait bien ce que cache une telle gentillesse. Elle regarde parfois ses frères qui engraissent à vue d’œil allongés toute la journée dans leur soue, et se dit :
«–ah, ils ont bien de la chance de ne pas savoir! Bientôt, la lame froide du couteau va trancher notre gorge, nous mourrons d’une mort atroce et eux ne cessent de manger, comme s’ils voulaient hâter leur trépas ! Àh s’ils pouvaient manger moins, ils pourraient ainsi prolonger leur vie mais ils ne le feront pas si je ne leur dis pas la vérité. Et cette vérité terrible, pourront-il la supporter?  Pourtant ils ont le droit de savoir et moi je ne me sens pas le droit de garder pour moi une vérité qui ne m’appartient pas. Et qui sait si tous ensemble, nous ne trouverons pas une solution qui nous sorte de ce mauvais pas? »
Ayant ainsi réfléchi, Nini, s’adresse à eux :
–«–Mes frères, un grave péril nous menace. Si nous continuons à manger ainsi, une mort horrible nous attend avant qu’il soit peu. L’homme qui nous nourrit, nous trouvant gras à point, nous tuera sans pitié. Je vous en conjure, mes frères, mangeons moins si nous voulons vivre vieux. »
A ces mots les cochons s’affolent. Il poussent des cris perçants et courent de tous côtés en se bousculant. D’abord, ils refusent de croire que l’homme si bon pour eux, leur réserve une fin atroce. Mais comme Nini insiste, leur mémoire se forme peu à peu. Ils se souviennent de leur père, de leur mère, emmenés un jour sans ménagement et des cris terribles qu’ils ont entendus. Ceux-là ne sont jamais revenus. Ayant enfin compris leur destin, ils cessent de manger. Le paysan se gratte le crâne et se demande inquiet quelle maladie ses cochons ont bien pu attraper. Ils fondent comme neige au soleil. Le vétérinaire appelé n’y comprend rien non plus, et prescrit des fortifiants, à tout hasard. Mais rien n’y fait. Les cochons deviennent tristes et maigres à tel point qu’on craint pour leur vie. Alarmée, Nini les incite à être plus mesuré.
«–Il convient, leur dit-elle, de ne pas tomber d’un excès dans l’autre, ce qui aurait les mêmes conséquences !
–Ah », répondent-ils. « par ta faute, notre vie est devenue un calvaire. Nous vivons chaque jour dans l’angoisse et la vue de la moindre nourriture, nous fait frémir d’horreur. Non la vie ainsi n’est pas supportable. Quelle méchanceté t’a amenée à nous dire cette vérité ? Soit maudite avec ton savoir !» et ils se jettent furieux sur Nini qu’ils mordent  cruellement.
«–Vivons heureux » ! » s’écrient-ils. « et que le trépas vienne vite afin que ce secret que nous cacherons à nos enfants, disparaisse avec nous ! »

À compter de ce jour, les cochons se jettent à nouveau sur la nourriture, avec une telle voracité que plusieurs meurent d’indigestion, sans attendre le couteau du boucher et lorsque Nini veut s’approcher de la mangeoire, ils la repoussent en la mordant et disent en ricanant :
«–sois heureuse, car ainsi tu vivras, vieille ! »
C’est la nuit, Nini, pleure amèrement en regardant les étoiles qui scintillent à travers ses larmes.
«  – il n’y a pas de bonheur possible pour moi sur cette terre. La vie auprès de mes frères dans cette boue puante est encore plus terrible que parmi les bêtes féroces de la forêt. »
Soudain le hurlement du loup retentit au loin. Des frissons parcourent sa peau. Elle se souvient d’Alfred qu’elle a abandonné dans la forêt. Est-il seulement encore vivant ? Il a toujours été si peu dégourdi qu’il a bien pu lui arriver malheur. Elle regarde ses frères qui ronflent sur le sol et éclate en sanglots.
« .–ah que j’ai été sotte ! Est-ce qu’on peut changer ? Est-ce qu’on peut espérer vivre comme un cochon normal quand on est un cochon intelligent ? Je n’espère plus d’être heureuse. Je sais que le bonheur m’est interdit. J’espère au moins vivre en paix avec moi-même, mais peut-on vivre en paix avec soi-même quand on sait que le monde ne s’arrête pas à ce mur et qu’il y a dehors quelqu’un qui vous aime et qui souffre sans vous? Ah que j’ai été sotte de croire qu’on peut refuser d’être soi-même et de me laisser enfermer ! »
Soudain une violente colère la saisit. Elle se jette avec désespoir sur la porte qui est vermoulue dans le bas. Plusieurs planches cèdent et Nini s’enfuit par le trou. Les autres cochons réveillés par le vacarme, la suivent, mais ne sachant où aller, ils errent dans la cour un moment, puis pénètrent dans le potager où ils se régalent de légumes et de fruits, jusqu’au moment où le paysan attiré par leurs grognements de plaisir et les aboiements du chien, les ramène avec de solides coups de bâtons dans leur soue. Nini est déjà loin. Elle court vers la noire forêt qui dresse vers la lune, les pointes serrée de ses sapins.

Pendant ce temps, Alfred continue sa longue errance seul à travers la forêt. Il s’est d’abord senti mortifié quand il a vu Nini rejoindre les sangliers. Puis il s’est dit qu’il est somme toute normal que Nini lui préfère la compagnie de ses congénères et délicatement il s’est écarté de quelque pas. Le cri de Nini blessée l’a bouleversé et il s’était lancé à son secours, mais trop tard, Nini a disparu et les sangliers ont continué leur chemin comme si rien ne s’était passé. Ils ont déjà oublié. Toute la nuit, il parcourt la forêt en vain. Peu avant l’aube, il rencontre un vieux cerf couché sur le flanc. Il est épuisé et perd beaucoup de sang. Les os de ses jambes apparaissent sous la peau déchirée par les dents des chiens. Alfred, le regarde avec pitié. Le cerf pousse de grands râles.
«–Ce sont les hommes qui m’ont blessé ainsi, ces mêmes hommes qui, en hiver, m’apportaient du foin pour que je ne meurs pas de faim ! Ah que je souffre ! Ils m’ont poursuivi avec leurs chiens et leurs chevaux toute la journée. Vingt fois, j’ai cru leur échapper, vingt fois leurs chiens hurlants ont retrouvé ma trace ! Finalement, ils m’ont encerclé, mais j’ai réussi à me dégager alors qu’ils cherchaient à m’abattre d’un coup de poignard. Tout cela n’a pas de sens ! Mais qu’importe? Une seule chose compte pour moi. Je ne veux pas mourir avant d’avoir revu le soleil se lever sur la forêt. Toute ma vie, j’ai tremblé en scrutant la nuit froide, et chaque matin, le soleil est venu me libérer de mes craintes. Je veux bien souffrir encore si je peux une dernière fois voir le soleil se lever sur la forêt.
–Je resterai près de toi pour te protéger des loups jusqu’au matin » répond Alfred

Bientôt, une pâle lueur paillette d’étincelles, l’herbe et les feuilles des arbres et un grand voile de blancheur s’étend sur la forêt. Le grand cerf pousse un long soupir de soulagement qui s’élève comme un léger nuage dans l’air et ses bois se confondent avec l’immobilité des buissons. Les premiers oiseaux commencent à chanter.
Alfred erre encore longtemps. Parfois une biche bondit devant lui, incertaine comme un rêve et disparaît dans la forêt. Il sort de la forêt et traverse des champs. Nini a bien disparu, morte ou vivante. Il ne la retrouvera sans doute jamais plus.
« –comme le monde est dur sans les êtres aimés. Où que je tourne les yeux, je ne vois que des fruits qu’elle aimait, que des animaux qui l’effrayaient, des endroits où elle se reposait et sur lesquels elle a laissé son souvenir que j’appelle sans cesse et qui ne répond jamais. Il contemple un champ de grandes herbes sur lesquelles le vent fait glisser la vague plus claire de son souffle, les collines qui n’en finissent pas de mourir et de renaître. C’est déjà le printemps !
« – la liberté a le goût acre des fruits du marronnier. », songe Alfred
Il reprend sa route solitaire. Parfois, il rencontre un paysan qui le regarde, surpris, mais n’ose pas l’arrêter, impressionné par son indifférence hautaine. Il traverse un village de ce même pas décidé, sans accorder un regard aux habitants qui croient à une apparition.
Voilà qu’il arrive à Blanche Chapelle, un petit village situé près du soir. Mais peut-on appeler village ces quelques maisons désolées, au regard mort, blotties les unes contre les autres, sous l’ombre d’une tour très haute, percée comme à regret de fenêtres sans lumière? le village baigne dans une étrange brume. Il lui faut s’immobiliser un instant et les images réapparaissent alors comme le fond d’une rivière que plus rien n’agite. Il semble alors que les maisons tournent autour d’Alfred. Devant lui, apparaît une haie d’arbustes et de fleurs. Un homme regarde à travers un trou de la haie. Cette image se présente à l’esprit d’Alfred comme si il était encore là et il l’est sans doute encore d’une certaine façon….. Alfred voudrait suivre cette haie qui s’étire mais la brume agitée forme à nouveau écran. Alfred s’arrête à nouveau et la brume se dissipe aussitôt. Devant lui est maintenant  un vaste enclos entouré de hauts murs et fermé d’une grille rouillée qui s’ouvre en gémissant sous la poussée de ses cornes. Sans doute quelque jardin abandonné songe Alfred, sinon pour quelle autre raison, les hommes aurait-il élevé ses murs ? qui a -t-il à protéger ou à enfermer ici pour qu’il ne s’échappe?  L’endroit est étrange, occupé par des dalles rectangulaires alignées les unes tout à côté des autres et décorées de fleurs mortes et surmontées de colonnes qui tendent des bras pétrifiés. Le vent qui siffle entre les tombes, murmure :
« –que fais-tu là, grand bouc blanc au regard droit ? Ta place n’est pas dans ce lieu où on craint la nuit. Va-t’en ! « 
À ce moment, une grande croix s’écroule devant lui, comme pour lui barrer le passage. Un oiseau de nuit s’envole au-dessus de sa tête et crie :
« .–si tu ne vois pas qu’ici la lune brille d’une autre couleur, si tu ne sens pas des frissons d’épouvante parcourir ton corps, tu n’as rien à faire ici, grand bouc blanc ! »
Il fait nuit maintenant. Une ombre s’approche, vêtue d’un grand voile noir et dit :

«  Du domaine, je suis le gardien
Tout être vivant me vénère et me craint
et se présente devant moi, humble et silencieux
Je donne la sagesse aux fous, l’humilité à l’orgueilleux,
Le puissant plie le genou, l’avare devient généreux.
Par moi, la vie devient le bien le plus précieux
On me hait, on me cache entre des murs élevés
On m’enfouit sous le marbre pour rêver d’éternité.

Par moi, le temps finit, par moi le temps recommence
Et nul ne naît qui n’entre dans la danse.
Je suis la mort et le domaine que je garde, ce n’est pas la vie,
C’est le souvenir, c’est le passé et nul n’y pénètre s’il n’a payé le prix.


–et quel est ce prix ? » Demande Alfred
« –il faut me donner la vie d’un être aimé.
Si en pleurant, tu as dit : jamais plus pour l’éternité
Alors tu peux entrer dans le monde du souvenir, dans le monde du passé


–j’ai prononcé ces mots »

Soupire Alfred le cœur gros

« – mais je ne sais pas si ma Nini est vraiment morte. »
La mort lui répond
« –qu’importe, je ne suis pas le gardien des corps enterrés

C’est l’affaire des vivants
Je garde le monde du souvenir, le monde du passé

–où est l’entrée de ce monde  » demande Alfred
La mort lui répond
«  – quelque part, une place est vide qui était occupée
Là est l’entrée du monde du souvenir, du monde du passé 

  • Non Mort ! je n’entrerai pas dans le monde du souvenir pour n’en plus revenir. Je n’ai aucune vie à te donner et tant que je vivrai Nini aura encore sa place parmi les vivants »

Lui dit Alfred

Voici que des allées dégagées s’ouvrent devant lui. Un rayon de lumière éclaire des fleurs jaunes, rouges, vertes. Peu à peu, elles s’écartent jusqu’à former un cercle, semblant un immense collier de perles comme celui que portait Nini. Alfred lève les yeux vers le ciel, et soudain sa poitrine, se gonfle d’enthousiasme. Il a retrouvé la force de vivre. Il quitte le monde du passé, le monde du souvenir. Il quitte la mort car il a retrouvé l’espoir. Il pose ses lourdes cornes sur son dos et le nez en avant s’élance vers le futur, vers la vie.

C’est le matin. Le soleil est déjà haut dans le ciel parsemé des gris aigus des oiseaux, joyeux de voir revenir l’été. Les merveilleuses couleurs de la forêt flottent doucement, paresseuses dans la brise chaude. Ici, est la clairière dans laquelle s’élèvent de jeunes hêtres aux feuilles si tendres bordées d’un fin duvet. Au beau milieu est un chêne aux branches majestueuses qui donne ces glands que savoure Nini en clignant les yeux de plaisir et en secouant ses larges oreilles. Ici, est l’arbuste contre lequel elle avait frotté son dos. Ici, est l’herbe fraîche où elle s’était allongée. La forêt tout entière est pleine de son absence. Des branches craquent dans les fourrés. Quelqu’un approche. C’est Nini qui accourt vers lui. Le souvenir de moments heureux les a rapprochés dans cet endroit. Il n’est pas de meilleur moyen pour se rencontrer. Toute à sa joie, elle enfuit son groin dans son cou tandis qu’Alfred lui gratte le dos avec la pointe de ses cornes.
Ils reprennent le cœur léger leur longue errance. Ils évitent les villages, les fermes.
Maintenant, ils foulent un chemin d’herbes et respirent à plein poumons la fraîcheur du soir qui vient agréablement apaiser la sécheresse brûlante de cet après-midi d’été. Le chemin arrondit le dos et découvre une route en contrebas qu’il rejoint. Elle-même s’engouffre dans un village dont on aperçoit les premières maisons avant le virage. Ils font un détour et s’arrêtent au bord d’un ruisseau timide et bavard qui murmure entre les herbes. L’eau est froide, presque dure et sa saveur fruitée de pierre persiste longtemps en bouche.

C’est la nuit. Le souffle parfumé de la terre, chargé de bruits mystérieux, d’appels secrets, écarte le sommeil.
«–Te souviens-tu, comme l’été fut long à venir ? On croyait qu’il ne viendrait jamais », demande Alfred
«–j’ai du mal à m’en souvenir. », dit Nini, « il fait si chaud, maintenant, si chaud que je ne peux me représenter que le froid a pu un jour me gêner
–n’entends-tu pas quelque chose Nini ? C’est incertain comme l’aube. On croirait une musique.
–Oui, c’est une musique
–c’est une musique joyeuse et triste à la fois.
–Ne vois-tu pas quelque chose Nini ?
–Oui, on dirait une lumière, un feu »
C’est un camp de nomades. À leur approche, un chien aboie, la musique se tait
«–éloignons-nous avant qu’il soit trop tard »
Mais il est déjà trop tard. Deux hommes surgissent avec des rires terribles et empoignent Alfred par les cornes, tandis qu’un troisième attrape Nini brutalement à bras le corps. Nini réalise alors que si la nature ou l’esprit divin qui l’a créée, ne lui a pas donné de cornes, ni de crocs, ni de griffes, ni des pattes rapides, ni des ailes pour fuir, il lui a donné une rondeur qui offre peu de prise. Elle se débat si bien qu’elle s’échappe des bras qui veulent la saisir et disparaît dans les buissons où on la cherche en vain.
Tapie dans un fossé, dissimulée sous de grandes herbes sèches, Nini, pleure longtemps. Le voile fragile qui recouvrait la douleur de la séparation s’est déchiré à nouveau. Quel sort va-t-on réserver à Alfred ? N’est-il pas déjà mort ? Cette incertitude insupportable harcelle Nini. Elle sort en tremblant de son abri. Elle s’avance prudemment vers les roulottes. Le feu est éteint maintenant. Tout semble dormir. Alfred est là, les cornes liées par une corde attachée à une roue, le nez pris dans une muserole. Patiemment Nini ronge la corde mais le chien ce servile serviteur de l’homme s’approche en grondant. Nini, le supplie de les laisser s’échapper. Rien n’y fait. Pour toute réponse, le chien aboie de toutes ses forces. Rapidement des lumières éclairent toutes les roulottes. Des hommes apparaissent en poussant des jurons. Nini se résout à s’enfuir. Le chien fier de son succès, feint un temps de la poursuivre et revient bien vite vers ses maîtres, chercher sa récompense.
Les hommes voient Nini s’enfuir. Ils voient la corde rongée. Ils remuent les braises, le feu fait craquer les brindilles. Ils fixent la flamme claire qui s’élève maintenant et s’interrogent sur cette étrange amitié. Seul un viel homme ne parle pas. La nuit s’est réfugiée dans les rides profondes de son visage craquelé comme une terre aride. Il a longtemps attendu que tous aient parlé, puis il dit ces mots qui emplissent le silence comme des cercles nés du jet d’une pierre à la surface de l’eau.
« – j’ai vu le bouc. Il a l’œil sacré. Malheur à qui lui portera tort ! Aussi, nous ne le tuerons pas. Nous le garderons près de nous. Nous lui apprendrons des tours et il nous rapportera de l’argent».

Le vieil homme apprend à Alfred à monter sur des tabourets de plus en plus petits, puis à monter sur des tabourets juchés les uns sur les autres, et pour finir à poser ses quatre pieds sur quatre verres retournés. Alfred apprend à courir derrière un ballon, avec un petit chapeau de clown sur la tête, à marcher en portant Charbon, le petit caniche noir, sur son dos. Il apprend vite car le vieil homme lui a fait manger certaines plantes bouillies en lui murmurant à l’oreille des mots dans une langue mystérieuse et en lui faisant respirer la fumée d’herbes enflammées. Une étrange vapeur enveloppe le cerveau d’Alfred. Ses pensées s’envolent comme les fleurs du cerisier au mois de mai. Il essaie de concentrer son esprit, mais en vain. Autant essayer de tasser un nuage dans une boîte à chaussures ! Son apprentissage avance à grands pas. Peu à peu, il s’habitue au visage ridé de son vieux maître, à son regard pénétrant. Sans doute n’est-il pas si vieux. Le vent et le soleil l’auront buriné. Et puis les gens paraissent toujours moins vieux quand on les connaît. Il s’appelle Denco. Denco a une fille, Rosalka. Elle a un regard brûlant comme charbon ardent. Une lourde natte de cheveux noirs glisse sur son épaule et garde précieusement son très beau sourire. Elle vient souvent porter à Alfred des caresses ou des fruits qu’elle a volés dans un jardin.

 Durant ce temps, Nini, rode toujours aux abords du camp et tente d’approcher Alfred sans être vue. Les nomades s’en aperçoivent et installent un piège à loups dont les solides dents de fer sont cachées par les herbes. Alfred voit le piège, les hommes qui rient. Son cœur lui fait mal comme si les dents de fer s’étaient brutalement refermées dans sa chair.

Rosalka voit avec inquiétude Alfred maigrir. Il refuse de manger et tourne sans cesse avec inquiétude alors qu’il semblait commencer à bien s’apprivoiser. Soudain elle comprend, c’est depuis qu’on a installé le piège qu’Alfred est perturbé. Alfred est inquiet pour son amie. Elle se met à genoux devant lui et le caresse doucement puis lui dit :

«  – grand bouc blanc au regard triste. Je vais t’aider à sauver ton amie qui cherche toujours à s’approcher de toi. Va la rejoindre et fuyez ensemble loin d’ici » et Rosalka détache le collier d’Alfred qui s’enfuit.

Où trouver Nini ? Alfred cherche longtemps aux abords du camp en évitant soigneusement le piège. Puis il se souvint de cet endroit où il l’avait retrouvée. Dans quel autre endroit pourrait-il espérer la rencontrer à nouveau ?  Il retourne sur ses pas, retrouve les chemins parcourus. Là-bas est le bosquet où Nini se reposait à l’ombre des grands arbres. Elle est là, immobile, figée. Comme elle paraît petite et triste à l’ombre de ce chêne immense, immense comme la douleur qui perce le cœur d’Alfred ! Comme elle paraît abandonnée! Elle le regarde s’approcher et ne semble pas croire ses yeux puis lorsqu’il est tout près, elle éclate en sanglots comme une statue de glace sous le soleil. Le néant n’a pas la profondeur du désespoir d’Alfred à cet instant. Il réalise que c’est lui qui a entraîné Nina dans cette terrible aventure.

«–Ha  plutôt subir toutes les souffrances de tous les êtres vivants de la terre que de supporter de voir la petite Nini abandonnée dans le monde immense et étranger !» Pense-t-il.
Un frisson mortel glisse sur son dos.
« non, il n’est pas de souffrance plus terrible au monde, que d’être loin des êtres qui vous aiment et vous attendent ! » Pense-t-il encore
«–cela fait si longtemps ! » dit en pleurant Nini « si longtemps que je suis seule ici! J’ose à peine sortir de ce bosquet, de peur d’être prise ! Parfois, j’essaie de m’approcher, de te voir mais le chien est toujours là qui appelle les hommes »
Longtemps ils pleurent l’un contre l’autre. Ils pleurent tellement qu’ils ne peuvent plus parler. Ils pleurent et rient en même temps de s’être retrouvés. Ils reprennent la route. Alfred marche dignement à pas lents. Nini le suit en trottinant. Autour d’eux les arbres se pressent en liesse et leur feuillage chante l’ode du vent sur laquelle par moment un oiseau perche une note puissante et gaie. Il leur semble reconnaître ces champs, ce chemin, cet autre, cette fontaine, ces maisons. Soudain un cri jaillit :

 « – c’est Alfred et Nini ! ils sont revenus ! ils sont revenus ! »

Ils veulent s’enfuir mais ils sont entourés par une troupe nombreuse qui bientôt voyant leur peur, s’écarte devant eux et c’est un véritable cortège qui les accompagne chez Claude et Babette qui les reçoivent à bras ouverts. Depuis ils vivent heureux dans le village. Ils sont libres d’aller et venir. J’ai écrit avec l’aide des enfants du village l’histoire d’Alfred et Nini. C’est une histoire dans laquelle les animaux et les humains se comprennent et parlent la même langue. Les enfants l’ont voulu ainsi car on doit bien cela à Alfred et Nini.


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