Le jour des enfants

Jacques est assis sur un banc, le dos contre le mur froid qui le repousse. Il n’ose pas appuyer ses coudes sur la toile cirée grise, parsemée de fleurs mauves et rouges, qui couvre une très longue table. La pointe de ses pieds ne touche pas le sol.

Un long colimaçon, alourdi de mouches, descend du plafond. Une mouche s’y pose après un long vol chaviré. Elle bourdonne un temps, puis se tait.

Grand-mère est assise près de la fenêtre et ne lève les yeux de son journal que pour saluer un rare passant.

Au fond de la pièce, une porte donne sur le cellier, où les poires d’hiver sont alignées sur un meuble. Une autre porte ouvre sur le jardin. Il y a d’abord des carrés de légumes, puis un fouillis de framboisiers et de groseilliers, surplombés par un prunier dont les branches viennent gratter le toit des cabanes à lapins. Hier, sa maman lui a montré comme ils sont gentils, et ils ont tendu ensemble des brins d’herbe à leur petit nez avide, rose et fendu, à travers le grillage.

— Et alors, tu ne vas pas rester assis tout l’après-midi… Allez, va faire un tour dehors !

Jacques obéit et, tout en la fixant du regard, il s’approche de la porte, qui résiste un peu.

Dehors est si grand ! Par où est-elle partie ?

À sa droite, la route résiste un temps, puis se tord dans les champs qui, du haut des collines, déferlent à grands plis contre elle, puis disparaît, avalée. À sa gauche, elle bifurque, échappant brusquement à son attente.

C’est par là qu’hier, après un interminable voyage — dans le balancement languissant d’un bateau, puis au rythme harcelant d’un train qui étire sans cesse son cœur accroché à la lumière étincelante de l’Afrique, de ses vives couleurs et de ses voix criardes — ils sont arrivés.

Est-elle repartie par là ?

Il lève les yeux et, stupéfait, il découvre qu’il peut regarder le soleil en face. Ici, le soleil, les couleurs, les bruits — tout semble recouvert d’un voile.

La rue est large entre les maisons silencieuses. Elle s’élance maintenant vers l’église.

Deux gros chiens se jettent sur lui à son passage, gueule ouverte, avec un grondement sourd, retenus seulement au dernier instant par un grillage métallique.

On ramène Jacques, évanoui, chez sa grand-mère.

L’eau froide du robinet sur sa nuque le ranime vite. Deux gifles le remettent sur ses pieds.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? s’écrie grand-mère. Un grand garçon comme toi ? Mais ne t’inquiète pas comme ça, elle va revenir un jour, ta maman.

Jacques est à nouveau assis sur le banc, le dos au mur.

Grand-mère s’affaire lentement autour de la cuisinière à bois, sans s’inquiéter des flammes qui tentent de s’échapper quand, à l’aide d’un crochet, elle soulève les plaques pour remettre des bûches.

Le ciel s’assombrit et, bientôt, la lumière électrique, la viande qui grésille, la voix pressée du poste de radio qui annonce les informations donnent une autre vie à la pièce.

— Allez, viens te laver !

Jacques saisit le gros savon sur le bord de l’évier en pierre, trop haut pour lui.

— Vas-tu te frotter mieux que ça ? Tu ne sais pas encore te laver à ton âge ?

Grand-mère prend le gant de toilette et frotte si fort le visage de Jacques que sa tête suit le mouvement du gant. Puis elle lève son bras si haut que ses pieds décollent presque du sol.

Elle lui enlève sa chemise et lui frotte la poitrine et le dos si fort qu’il se sent ballotté comme dans le train.

Jacques est à nouveau assis sur le banc, vêtu de son pyjama blanc à oursons roses que sa maman a amené.

La pièce entière sent le savon. Il a séché sur sa peau, autour de ses oreilles, et Jacques fait des grimaces pour essayer de la détendre.

Dans son assiette bordée de tulipes mauves s’élève une montagne de purée, creusée au sommet par la cuisse d’un lapin cuit à la moutarde.

— Eh bien, tu attends que ça refroidisse ? Et il faut tout manger, tu entends ?

Jacques l’entend et ne la quitte pas des yeux en piquant lentement sa fourchette dans la purée, en évitant soigneusement la cuisse du lapin.

Grand-mère a repris son journal devant la fenêtre, sur laquelle la nuit s’est plaquée.

Il ne reste plus sur la table que des miettes de pain entre lesquelles circulent les mouches d’un pas rapide, avant de s’envoler dans un vol hasardeux qui les mène parfois au papier collant.

— Allez, va te coucher !

Jacques gravit l’escalier sombre aux marches irrégulières qui mène à la chambre au fond du couloir.

C’est une pièce froide aux meubles hostiles.

Il s’est dirigé en tâtonnant vers le lit, car il n’a pas trouvé la lumière près de la porte. Cette chambre lui est si étrangère, plus étrangère encore qu’hier soir, car sa maman n’est plus là.

Il guette le silence, mais c’est plutôt le silence qui le guette.

Des ombres s’approchent.

Il se cache sous les draps.

La nuit l’emporte.

*

*     *

Le soleil s’infiltre dans la pièce.

Nul appel, mais quelques bruits viennent d’en bas.

Jacques se lève et descend l’escalier, retenant chacun de ses pas d’une main posée sur le mur.

Grand-mère est toujours près de la fenêtre, à lire son journal.

— Comment, tu n’es pas encore habillé ? Va t’habiller pendant que je fais chauffer le café.

Jacques remonte, enlève son pyjama.

Il se souvient que sa maman le glissait toujours sous l’oreiller après l’avoir soigneusement plié.

Il cherche ses vêtements sur le bras du fauteuil, à l’endroit habituel : ils n’y sont pas.

Il va pleurer quand il entend le pas lourd de grand-mère dans les escaliers.

— Mais qu’est-ce que tu fais là, tout nu, comme un lapin dépiauté ? Tu ne trouves pas tes vêtements ? C’est ici, dans l’armoire !

Et, poussant des « halala » excédés, elle sort tout ce qu’il faut et l’aide maintenant.

Elle le tire dans les escaliers.

Un bol blanc à petites langues jaunes, grand comme une soupière, fume sur la table, plein d’un lait encombré d’une crème épaisse, coloré d’une goutte de café.

Jacques plonge sa tête dans le bol, qu’il vide jusqu’à la dernière goutte de lait.

Poussé par grand-mère, il sort, mais il ne va pas plus loin que l’abreuvoir en pierre granuleuse, alimenté par une pompe à bras. Il sonde le fond moussu à travers l’eau étonnamment claire.

Au-dessus de lui, des hirondelles glissent dans le ciel en longs vols courbés, poussant des cris aigus ; puis, plongeant vers le sol, elles s’engouffrent dans la porte grande ouverte de l’étable de la ferme située de l’autre côté de la route, parsemée de bouses de vaches.

Un peu plus loin, dans un champ, un taureau au cou trop lourd traîne son ennui d’un pas somnolent.

Jacques s’approche de la clôture.

Le taureau tourne vers lui un regard pesant et sans lumière, puis s’éloigne avec un petit trot qu’il veut sans doute léger et gracieux, mais qui secoue de façon ridicule ses lourdes épaules.

À quelque distance, il fait volte-face avec une souplesse qu’on ne lui aurait pas devinée et bondit furieusement vers Jacques, cornes en avant.

Jacques comprend enfin et se jette, terrorisé, dans le fossé boueux, tandis que le taureau, emporté par son élan, défonce la clôture et poursuit sa course sur la grande rue, orgueilleux et satisfait.

Des cris fusent dans le village.

Lorsque Jacques lève la tête, il aperçoit des hommes armés de fourches et de bâtons qui encerclent le taureau et le repoussent vers le champ.

Au passage, l’un d’eux le tire du fossé par la peau du dos et le dépose rudement sur le bord de la route :

— Qu’est-ce que tu fais là, toi, à enrager le taureau ? Déguerpis si tu ne veux pas qu’on te botte le train !

Tremblant de honte et de peur, Jacques s’éloigne, suivi du croassement moqueur de ses chaussures trempées.

L’appel des poules dans la cour de la ferme dévie ses pas.

Un gros dindon offensé s’avance vers lui en gonflant ses plumes de façon menaçante. Jacques préfère s’éloigner vers la grange, où plusieurs poussins pépient joyeusement dans l’ombre.

Comme ils paraissent hardis dans leur petit corps rond, couvert d’un fin duvet !

Jacques se penche pour les caresser, mais la mère poule bondit sur ses épaules et pousse des cris furieux en le frappant de ses ailes et de son bec, tandis qu’un vieux canard, irrité par ce tintamarre, lui pince douloureusement les mollets.

Jacques s’enfuit en hurlant, malheureux et meurtri.

Il rentre chez grand-mère, qui s’écrie en le voyant dans cet état que, décidément, il vient à peine d’arriver et commence déjà ses bêtises.

Jacques est trop sale pour rentrer dans la maison : il rentrera plus tard, quand sa culotte et ses pieds seront secs.

Jacques a marché longtemps sur le bord de la route étroite, mangée d’herbe. Il ne s’est arrêté que lorsque, avec le soir glissant dans le ciel, sa souffrance apaisée s’est figée dans l’éclatement sanglant du soleil.

Alors, il a vu autour de lui se bousculer les sommets des Ardennes, couverts de pins sombres et drus, la Meuse au cours imprévisible comme une veine.

Les bruits aussi ont quitté cet univers triste et sombre.

Les herbes s’agitent comme pour lui rappeler sa solitude.

Le monde est vide et sans fin.

            *

*   *

Est-ce ce rayon de soleil qui joue comme un chat avec les pâles fleurs jaunes et bleues de sa couverture qui l’a réveillé, ou le son lent et aigrelet du carillon de l’église ?

Les paroles qui chantaient dans son rêve sont restées à la surface de sa mémoire :

Si tu attends
Tu attends en vain
Si tu n’attends pas
Elle reviendra

Il s’est habillé sans hâte et est sorti dans cette chaude heure du jour qui semble faire la sieste elle aussi.

Le village est silencieux, vide, abandonné, tassé sous le soleil.

Dans cette solitude, quelqu’un cependant apparaît.

Il sort de la grande étable en face, une cage grillagée à la main. Il la pose au milieu de la cour de la ferme et reste longtemps penché au-dessus du merle qui s’agite à l’intérieur, donnant des coups de bec obstinés et tristes sur les mailles de fer de sa prison.

Puis le garçon se redresse, semble hésiter un instant, puis empoigne la cage, sort de la ferme d’un pas décidé et s’engage sur le chemin qui borde la maison de grand-mère.

Jacques s’enhardit :

— C’est toi qui l’as attrapé ?
— Oui, et je vais le relâcher.

Jacques comprend au son de sa voix que le garçon est mécontent de devoir relâcher l’oiseau.

— Je l’ai attrapé il y a cinq jours. Depuis, il n’a rien voulu manger. Si je ne le relâche pas, il va crever, c’est sûr !

Il ouvre la cage, saisit précautionneusement l’oiseau, et Jacques peut caresser son plumage doux et chaud.

Puis il le jette de toutes ses forces vers le ciel.

L’oiseau bat l’air à grands coups d’ailes, comme s’il cherchait encore à se défaire de sa prison, puis s’immobilise soudain et glisse, ailes déployées, entre les branches des arbres…

Le garçon le regarde s’éloigner avec un sourire émerveillé.

Il s’appelle Hervé.

— Et comment tu l’as attrapé ?
— Grâce au piège ! Tu veux voir ? Suis-moi !

Il est parti en courant, et Jacques, pour le suivre, doit courir comme il n’a jamais couru.

Ensemble, ils ont dévalé un sentier, puis se sont avancés prudemment parmi les grandes herbes qui bordent la rivière, frappant dans leurs mains pour effrayer les serpents.

Une barque est cachée là, qu’ils poussent dans l’eau.

Elle tangue de façon inquiétante lorsque Jacques y pose le pied. Aussi reste-t-il assis sans bouger sur le banc qu’il tient de ses deux mains.

Hervé saisit fermement une rame et repousse la barque de la berge.

Le silence les emporte, immobiles avec le courant.

Seules les herbes molles de la berge murmurent encore sur leur passage.

Parfois, un arbre s’incline trop bas sur la rivière. Il leur faut alors s’en écarter d’un mouvement des rames, qui plongent lourdement et reviennent vers eux, accompagnées de notes claires de gouttes d’eau ravies.

Parfois, ils traversent, en fermant les yeux, une pluie suspendue de petites feuilles frissonnantes qui leur caressent le visage et accrochent leurs cheveux.

À distance, des hirondelles glissent sur l’eau, qu’elles effleurent un court instant de leur ventre blanc avant de s’élever, à nouveau aspirées par le ciel. Elles fuient à leur approche, puis s’élancent encore vers l’eau derrière eux.

Pour accoster, il aura fallu pousser sur les rames, perdre à nouveau l’équilibre.

Jacques s’enhardit à participer à la manœuvre, les jambes tremblantes.

Puis ils marchent à travers bois.

Là-bas, cette forme couleur de terre et d’herbe sèche : c’est bien une biche que lui montre Hervé.

Ils restent longtemps accroupis, dans l’espoir vain de la voir réapparaître, guettant le craquement des branches.

Plus loin, dans une clairière encombrée de stères de bois, Hervé a tendu un grillage long de plusieurs mètres entre deux arbres.

D’un geste, il retient Jacques.

Un pic vert se débat, sans voir qu’un bond de côté lui rendrait la liberté.

Il a brisé plusieurs de ses plumes sur le grillage lorsque Hervé s’est approché doucement et l’a saisi d’un geste comme s’il cherchait à protéger la flamme d’une bougie contre le vent.

Il y a maintenant un autre oiseau qui tourbillonne dans la cage.

Sa détresse est si grande que Jacques demande :

— Il va peut-être mourir, lui aussi, dans cette cage… et si on le relâchait comme l’autre ? Ce serait bien de le regarder s’envoler.
— Oui, mais pas tout de suite. On va le garder un peu d’abord. On va le montrer aux jumeaux.

Jacques se demande qui sont ces jumeaux. Cela sonne comme le nom d’un animal connu, un peu inquiétant.

De retour au village, Hervé le conduit jusqu’à une ferme située en bas du village. Il se campe devant la porte d’entrée et émet un long sifflement entre deux doigts, que Jacques essaiera en vain plus tard d’imiter.

La porte s’ouvre, et un garçon roux, plus petit que Jacques, sort de la maison, suivi d’un autre exactement semblable. Tous deux ont une expression sérieuse et une démarche énergique qui contrastent avec leur petite taille.

— T’as attrapé un pic vert ! Fais vouaar ! s’écrient-ils avec cet accent du pays qui s’élève monotone et retombe lourdement à la fin des phrases.
— Oui, dit Hervé fièrement.
— Mais tu vas pas pouvoir le garder en cage, il va crever ! Un pic vert, ça peut pas s’apprivoiser !

Puis, se tournant vers Jacques :

— T’es le petit-fils de Madame Guillaume ?

Il n’est là que depuis un jour, et tout le village est déjà au courant.

Jacques demande à visiter l’étable et doit avouer qu’il n’en a jamais vu.

— T’as jamais vu d’étaaable ? s’exclament en chœur les jumeaux, stupéfaits.

Jacques les suit dans l’allée sombre et pavée qui longe les litières sur lesquelles plusieurs vaches ruminent tristement. Ils marchent en tenant une fourche et une pelle pour repousser le fumier.

Ils avancent lentement, avec un air solennel, comme deux enfants de chœur précédant le curé à la messe.

C’est d’ailleurs le rôle qu’ils remplissent le dimanche matin, bien que le curé, excédé par ces petits vauriens qui lui boivent son vin en cachette, ait plus d’une fois menacé de les renvoyer. Mais il ne peut se résoudre à mettre ses menaces à exécution, tant il lui plaît de conduire ce bel attelage aux cheveux de lumière, si parfaitement symétrique lors des cérémonies religieuses.

Surprenant le regard de répugnance de Jacques devant le cul des vaches couvert de bouse séchée, ils proposent de lui montrer comment on les trait à la main.

L’un d’eux se penche sous une vache au pis particulièrement volumineux et lui demande de s’approcher.

Jacques reçoit un jet de lait chaud dans les yeux, qui le renverse sur le fumier.

On le relève, ahuri, en le secouant et en riant.

Jacques a fait la connaissance des jumeaux.

*

*       *

Il rentre et est accueilli avec colère par sa grand-mère.

Elle lui lance ces mots, qu’il entendra bien d’autres fois et qui sont restés dans sa mémoire comme l’appel de la cloche de l’église du village :

— Ouk t’étais don ?

Ces mots, qui lui firent si peur la première fois, s’adouciront avec le temps pour devenir un salut rugueux et bienveillant, auquel il répondra par une protestation invraisemblable qui déclenchera un orage sans plus de dommage que les précédents.

*

*    *

La statue de Marianne est dressée sur un tertre, tout en haut du village, dans un salut militaire, face à des centaines de croix blanches, identiques, alignées si parfaitement et si nombreuses que Jacques n’arrive pas à croire que tant d’hommes sont enterrés là.

Derrière, ce sont les croix des Allemands.

À gauche, c’est le cimetière de tous ceux qu’on n’a pas pu identifier.

Une fresque représentant des cavaliers français galopant, sabre au clair, a été creusée dans la roche sous les pieds de Marianne. On peut y lire ces mots, prononcés par ces cavaliers qui se sont fait décimer par la mitraille allemande :

« Tant qu’il en restera un ! »

Puis, sur le côté de la fresque, en hauteur, comme provenant du haut d’une colline d’où le roi de Prusse contemple le massacre des cavaliers français, on peut lire ces mots :

« Ah, les braves gens ! »

Quand on contourne la butte, on peut accéder par derrière au pied de la statue, et là, dans un renfoncement, des cœurs ont été dessinés au couteau, avec les initiales des noms des garçons et des filles du village qui viennent s’embrasser en cachette, avant de s’éparpiller dans la forêt toute proche pour faire de futurs petits soldats courageux.

C’est là que les enfants jouent à la guerre, en se bombardant de boulettes de terre et en se jetant les uns sur les autres, à grands coups de sabres taillés dans des branches de noisetier.

Le soleil couchant calme leur ardeur et jette sur le champ de bataille, jonché de leurs corps épuisés, des lambeaux de nuages sanglants.

Ils secouent leurs vêtements pour essayer de retrouver une apparence présentable et, fatigués mais heureux, un masque de sueur et de terre collé au visage, ils redescendent au village, où ils sont accueillis avec des cris de colère à cause de leurs vêtements déchirés.

Pour leur toilette du soir, « on leur passe un savon », mais maintenant Jacques n’y prête pas plus attention qu’aux cris des merles dans les branches.

                                                                              *

*    *

Jacques, le visage enfoui dans la chaleur brumeuse de son bol, bouleverse avec sa tartine chargée de beurre et de confiture des continents de crème de lait, mais un appel lointain lui fait lever la tête.

Le visage d’un des jumeaux apparaît un court instant à la fenêtre, si brièvement que grand-mère, levant les yeux de son journal, n’a pas le temps de le voir.

Puis la bouille grimaçante du jumeau réapparaît furtivement et lui fait signe de sortir.

Grand-mère n’a rien vu.

La stupeur a bloqué la bouchée de pain dans la bouche de Jacques un instant, puis il comprend, engouffre rapidement pain et lait et sort précipitamment avant qu’un « Ouk tu vas don ? » ne le rattrape.

Une main a saisi le restant de sa tartine, tandis que l’autre jumeau dégringole des épaules d’Hervé, et que tous les quatre détalent comme des lapins et se précipitent vers le parvis de l’église, où d’autres enfants sont déjà rassemblés.

— Il y a un mariage ! dit Hervé, tout excité.

Jacques se demande ce que tous ces enfants attendent avec une telle impatience.

Puis les cloches se mettent à sonner à toutes volées, et une foule de gens endimanchés sort de l’église.

Enfin, portée par un souffle d’orgue, la mariée apparaît : blanche, ronde, bouclée, tenant le bras d’un époux trop long, maigre, embarrassé dans son costume.

Une femme, plus petite et plus ronde que la mariée, couverte d’un grand chapeau rose, jette alors des poignées de bonbons et de pièces aux enfants qui se précipitent en criant :

— Vive la mariée !

Et ce n’est bientôt plus qu’un amas de dos ronds qui se bousculent et se redressent pour remplir leurs poches, en lançant un nouveau :

— Vive la mariée !

Mais la pluie d’offrandes cesse rapidement.

— Quoi, c’est tout ? s’écrie Hervé.

Et il lance un :

— Aux chiottes la mariée !

Bientôt repris par les autres enfants.

La mariée secoue ses bouclettes d’indignation, tandis que sa mère, sans égard pour son beau chapeau rose, se précipite, furieuse et écarlate, vers les enfants en agitant son sac à main comme une masse d’armes.

Mais autant essayer de marcher sur un lièvre : les enfants se sont déjà enfuis.

                                                               *

  *     *

Avec les pièces, nos quatre amis se précipitent chez la mercière, qui dit perpétuellement non de la tête, et achètent de la guimauve et des pétards.

On explique à Jacques le jeu.

Il faut, chacun son tour, aller devant une porte désignée et y déposer un pétard allumé, puis s’enfuir avant que la porte ne s’ouvre.

Le gagnant est celui qui réussit à faire exploser le pétard au moment où la personne sort — mais il faut alors sacrément cavaler pour ne pas se faire attraper !

                                                              *

                                                        *          *  

Toutes ces courses ont donné chaud, et nos quatre amis décident de s’éloigner du village pour aller se rafraîchir et se faire oublier.

Ils errent le long des jardins et repèrent un poirier dont les fruits généreux les font saliver.

La tentation est trop forte.

Un rapide coup d’œil leur montre le jardin désert.

Une courte échelle à quatre, comme les musiciens de Brême, et les voilà de l’autre côté du mur.

Ils avancent dans le jardin comme des chats fascinés par l’oiseau qui s’est posé au sol, et bientôt les fruits ronds et lourds, délicatement pigmentés de taches de rousseur, emplissent leurs mains.

Les branches résistent un peu et lâchent les fruits avec un mouvement nerveux.

Mais au moment de planter leurs dents dans les fruits, leur instinct de chasseur les alerte.

Quelqu’un vient d’entrer dans le jardin.

Ils n’ont plus le temps de courir jusqu’au mur.

Ils se jettent, qui derrière une cabane, qui derrière un tas de fumier, qui derrière les groseilliers.

Mais l’homme se tourne vers les groseilliers, qui viennent de se mettre à trembler de façon surnaturelle, tandis que l’un des jumeaux s’écrie en colère :

— Mais pousse-toi donc, tu prends toute la place !

Devant l’homme stupéfait, deux nains roux et grimaçants jaillissent, s’agrippent avec fureur en piétinant les rosiers.

Ce « pousse-toi » résume à lui seul toute la tragédie des jumeaux, qui ne peuvent se séparer et se retrouvent souvent au même endroit, se heurtent aux mêmes gestes, aux mêmes idées.

À force de se voir perpétuellement dépossédés d’eux-mêmes par l’autre, ils en arrivent à se haïr.

Un instant décontenancé par cette dispute qui ne le concerne pas dans son jardin, l’homme s’avance, menaçant, vers les jumeaux.

C’est le moment que choisit Hervé pour courir vers le mur, qu’il réussit à escalader et, d’un bond, à retrouver la liberté.

Stupéfait, l’homme se retourne pour voir Hervé sauter.

Mais il y en a combien ? s’écrie-t-il en voyant Jacques se précipiter derrière Hervé.

Les deux jumeaux profitent à leur tour de la diversion pour s’échapper par la porte.

Jacques essaie d’escalader le mur, mais il est trop petit pour atteindre le sommet, et l’homme le rattrape par le fond de culotte.

— Ah ! j’en tiens au moins un !

Il le tire si fort par l’oreille que son nez se tord, et le ramène chez sa grand-mère.

— Regardez donc qui j’ai trouvé dans mon jardin en train de chaparder mes poires, madame Guillaume !

En poussant des cris de colère, grand-mère déshabille Jacques et le jette dans une bassine d’eau chaude, où elle le savonne vigoureusement, calmant de temps en temps ses pleurs d’une claque sur ses fesses.

Puis, tirant bras et jambes comme pour les agrandir, elle lui enfile son pyjama, lui sert une assiette d’une soupe épaisse qu’elle lui fait manger sur ses genoux, profitant qu’il ouvre la bouche pour pleurer à nouveau pour y engouffrer la cuiller.

C’est là qu’il s’endort, épuisé et délicieusement malheureux.

                                                                          *

*        *

Les jours ont passé, fidèles les uns aux autres, avec chaque jour ses larmes et ses rires, et toujours des moments d’étonnement.

Jacques s’est habitué à cette nouvelle lumière, à ces nouveaux sons.

Il ne prête plus attention à ses genoux écorchés.

Son assiette n’est plus trop pleine, et quand il court sur les chemins, il a des bottes de sept lieues.

Il n’a plus peur.

Il se sent plus fort — et il l’est devenu, en effet.

Il se sent bien dans ce monde bourru et bienveillant, toujours prévisible et cependant toujours nouveau.

C’est un monde rassurant où les codes sont clairs, où chacun fait ce qu’il a à faire, et ce qui n’est pas fait aujourd’hui sera fait demain.

Les jours se suivent, indifférents à son attente, mais quelque chose se passe.

La lumière du soleil ne rebondit plus sur les murs des maisons.

Elle n’éclabousse plus la végétation de ses reflets brillants.

Elle coule, plus lourde, comme un vieil or mat à travers le feuillage, déjà nostalgique de l’été.

Dans la grande respiration des saisons, la nature reprend son souffle.

Quelque chose a changé sans qu’elle soit revenue, rendant son absence de plus en plus définitive.

                                                                           *

*     *

La rentrée des classes bourdonne dans l’air.

C’est la première fois que Jacques va à l’école.

Ce déploiement de forces l’impressionne, et il examine, inquiet, la trousse en peau de veau trop rouge, le cartable neuf trop grand pour ses trois cahiers, la blouse sévère.

Autour de lui, certains enfants rient et bondissent de joie ; d’autres se roulent sur le sol et crient de désespoir.

Jacques contemple ces joies et ces souffrances avec la résignation de celui qui n’espère plus.

L’institutrice est là : petite, ridée, mais le regard souverain.

Elle les met en rangs, deux par deux, les plus petits devant.

Jacques voit les jumeaux au premier rang. Ils ont l’air vexés.

Les enfants entrent en classe.

Les tables sont alignées devant le bureau surélevé de la maîtresse. Derrière elle, noir et menaçant, le tableau — emblème de son pouvoir mystérieux.

Jacques cherche en vain un objet familier.

L’air lui-même sent la classe.

Hervé est avec les grands, sur les bancs du fond.

D’un ton bourru, la maîtresse lui demande où il a pu attraper des mains si sales.

— Elles sont pas sales, madame ! proteste-t-il.

C’est presque vrai.

Elles ne sont pas sales, puisqu’elles ont toujours été comme ça — et la maîtresse le sait bien.

Mais elle se souvient que, l’année dernière, Hervé a renversé la bouteille d’encre sur sa chaise, sans doute pour se venger d’avoir été puni.

Une nouvelle vie commence, pleine de règles, d’application et de discipline, de taches d’encre et de peinture.

Le froid grandissant les enferme dans l’étude, l’odeur du poêle à bois et de la cire, et les mystères de l’automne.

     *

*      *

— Tu sais, le brame, c’est en ce moment. C’est mon père qui me l’a dit, dit Hervé à Jacques.
— Qu’est-ce que c’est, le brame ?
— C’est le moment où les cerfs se battent pour les biches. C’est pendant la nuit, car le jour ils se cachent. On y va ce soir ? Je te préviens, il faudra être prudent. Au moment du brame, les cerfs sont dangereux.
— D’accord.
— À dix heures, devant l’abreuvoir.

                                                                           *

*       *

Le soir, après le repas, Jacques feint de se coucher, puis il se glisse dans la remise.

Il traverse le jardin, se faufile par la sortie du fond et va attendre Hervé à l’abreuvoir.

La lune est ronde et rousse.

Quelques rares étoiles percent la nuit comme des fenêtres éclairées.

Bientôt, le village va dormir.

Ce village est devenu son village.

Il a pénétré dans son cœur par la pointe du clocher qui sonne les dix heures.

Hervé l’a rejoint.

Ils se mettent en marche par le chemin qui mène au bois où ils ont relâché l’oiseau.

Le piège n’est plus là. Ils l’ont enlevé.

Ils marchent longtemps, puis leurs pas aspirent le souffle des feuilles mortes.

Quel étrange appel vient de retentir ?

Douloureux, effrayant.

Hervé oblige Jacques à s’allonger sur le sol.

Le cri est plus proche maintenant, rauque, et pourtant si clair qu’il agrandit le ciel étoilé.

Cela tient du meuglement du veau et de l’aboiement du chien.

C’est un cri disgracieux, et pourtant si émouvant qu’il résonne dans sa poitrine comme un sanglot.

Plus loin, sur leur gauche, le même appel a retenti, mais plus faible, un peu moins grave.

Plusieurs fois, à l’appel a répondu un autre appel, semblant un écho sous le ciel vide plutôt qu’une réponse — l’appel d’une absence à une autre absence.

Puis la nuit silencieuse est retombée sur eux.

Ils vont se relever lorsqu’un souffle bruyant, pressé, presque furieux, entrecoupé parfois par l’arrachement de feuillages, les retient au sol.

Un cerf est là, tout proche.

Mais ils ne le voient pas.

Puis le silence revient, sans qu’ils aient rien vu, sans le bruit d’un pas ni d’une fuite, rendant tout cela aussi irréel qu’un rêve.

                                                                             *

*      *

Maintenant, le froid les enferme dans les maisons chaudes, blottis dans la lumière des lampes, avec les livres de classe, engourdis par les parfums de cuisine.

Dehors n’est plus qu’une route triste, grise et humide, sur laquelle on passe rapidement, la tête baissée, les gestes retenus par un manteau, les oreilles écrasées sous le passe-montagne, un goût de froid et de laine d’écharpe dans la bouche.

Et puis la neige.

Le temps du silence, du recueillement.

Il faut accepter d’oublier, accepter d’exister seul, sans elle.

Pour la nature, le blanc est la couleur du deuil.

Pour un enfant, la neige console de l’hiver.

Pour Jacques, c’est la couleur de la séparation acceptée.

Une odeur de bois brûlé flotte sur les champs.

Seul le froissement étouffé de ses pas dans la neige s’imprime dans le silence.

Le ciel bas et cotonneux se répand sur la terre et voile le soleil.

Le jour se mêle à la nuit, et bientôt Jacques oublie le douloureux enfermement du froid.

L’irréel devient merveilleux.

Décembre brille d’espoir et de guirlandes.

Saint-Nicolas vient récompenser les enfants gentils, mais derrière suit le père Fouettard, qui punit les méchants avec son grand fouet.

Noël apporte ensuite douceur et consolation.

L’hiver continue, plus froid encore, puis les jours rallongent.

Il vient comme un pressentiment d’une autre vie, d’un être nouveau que le soleil étire et élève vers un ciel plus haut, étincelant.

Déjà la vie chante sous la neige qui fond, et bientôt, de toute part, on voit se dresser, armés des plus vives couleurs, mille et mille plantes et animaux.

Et Jacques, les gestes libres enfin, prie devant une statue blanche de la Vierge pour que sa maman revienne bientôt.

                                                                     *

*        *    

Voici revenu le temps des conquêtes.

Un soir, Jacques réalise qu’il court plus vite, que ses bras sont plus forts, qu’il a grandi sans elle.

Bientôt vient le 1er mai, le jour des enfants.

La tradition veut que ce jour-là on ne les punisse pas pour les bêtises qu’ils font.

— Je ne te punis pas, ce jour-là, dit grand-mère. Mais si tu fais de trop grosses bêtises, je te punirai le double pour celles que tu feras après !

Jacques entend cela comme un défi.

Ce jour-là, il faut être hardi.

Il faut le graver profondément dans les esprits.

Pas question de se contenter de tirer les sonnettes après avoir glissé un pétard allumé sous la porte : il faut une action d’éclat.

— Voler la brouette du père Guisard et l’abandonner au milieu de la grand-place ? propose un des jumeaux.
— C’est trop peu !
— Chier dans l’église ? suggère Hervé.
— On l’a déjà fait !

L’affaire n’est pas facile.

D’autant plus que ce jour-là, tout le monde est sur ses gardes. Les femmes ne mettent pas de linge à sécher, et les hommes rangent leurs outils.

L’idée de Jacques laisse Hervé et les jumeaux le regard vide et la bouche ouverte.

— Voler les chaînes qui entourent les cornes des vaches et permettent, le soir, de les attacher dans les étables.

Pour un fils de paysans, cela est inconcevable.

Et puis quelle pagaille après, lorsqu’il faudra courir après les vaches qui ne voudront pas rester en place !

Les quatre s’étranglent de rire.

Mais soudain, les jumeaux se redressent, consternés :

— Pas les nôtres, quand même ?

Jacques sent monter en lui un élan héroïque.

Et, avec le ton sec des grands chefs de guerre, il dit :

— Si justement, les vôtres aussi, et aussi celles des parents d’Hervé. Sinon, on aura vite compris que vous êtes dans le coup !

L’idée paraît soudain moins séduisante, mais Jacques est animé d’une ardeur conquérante.

— Vous allez voir, c’est nous qu’on aura fait le plus fort ! Dans le village, ils s’en souviendront des chaînes !
— Ça, pour sûr ! Nous aussi, si les parents apprennent que c’est nous !
— Alors quoi ? C’est la trêve ce jour-là, non ? Pas de punition !
— Pour sûr… On va réfléchir.

Ils ont longtemps réfléchi, mais le cliquetis des chaînes sur le front dur des vaches brouille les pensées.

Les jumeaux en ont attrapé la colique.

Libérer les vaches de leurs chaînes ! L’idée même est sacrilège pour ces fils de fermiers, qui vivent attachés à leurs mamelles depuis des générations et des générations !

Dans leur ventre gronde une révolte ancestrale.

Pendant plusieurs jours, Hervé reste cloîtré dans son mutisme. Il a le front plus bas que jamais. Son regard fixe paraît vouloir trouer les pierres. Il s’assied à table, croise les bras et refuse de manger.

Ses parents s’inquiètent.

— Il va tomber malade ! s’écrie sa mère.
— Il a la tête du grand-père quand les Allemands lui ont mangé ses vaches en 40 ! dit le père.

Le jour vient.

Les jumeaux sont blancs.

Hervé est sombre.

Jacques s’emporte :

— Hé quoi ! Le loup ne va pas les manger, vos vaches ! Elles vont juste faire un tour dans le village, et puis après elles seront vite rattrapées.

Ils ne disent mot.

— Bon, on laisse tomber… Il n’y a qu’à retourner chier dans l’église ! crie Jacques, dépité.

Il reste silencieux.

Soudain, Hervé, d’une voix sinistre, dit :

— On le fait.
— On le fait ? répètent les jumeaux, effarés.
— On fait quoi ? demande Jacques.
— Les vaches !

Jacques est stupéfait et admiratif.

Avec des gestes décidés, Hervé trace des carrés dans la poussière.

— D’abord le champ des Berton, ensuite celui des jumeaux…
— Houlala ! crient les jumeaux en s’étreignant.
— Ensuite le maire. Là, il y a du travail : trente-trois bêtes ! Ensuite les Ménard…

Et ainsi de suite.

                                                                          *

*       *

Ils sont partis.

La grande expédition a commencé.

Ils se relaient pour faire le « paix » sur le bord de la route, en faisant semblant de pisser.

Les autres se glissent entre les barbelés.

Certaines vaches ne se laissent pas facilement approcher et les entraînent dans un véritable rodéo, accrochés à leurs cornes, au risque de prendre un mauvais coup.

C’est ainsi qu’Hervé est violemment projeté en arrière et tombe le cul dans une bouse fraîche.

Une vache, prise de peur, fonce sur le barbelé, qui cède.

Voilà toutes les vaches qui fuient dans le champ de maïs, où elles se régalent des tendres pousses.

— Paix ! Paix ! s’écrie un jumeau.

C’est la catastrophe.

Le père Mignard va les surprendre en train d’effrayer ses vaches.

Hervé s’accroupit, le visage livide, comme s’il cherchait à disparaître sous terre.

Puis une idée de génie lui vient.

Il court vers le père Mignard en l’appelant de grands gestes :

— Monsieur Mignard ! Monsieur Mignard, venez vite ! Vos vaches ont cassé le barbelé pour aller manger le maïs ! On n’arrive pas à les rattraper !

Le père Mignard pose sa bicyclette et accourt comme il peut sur ses courtes jambes qui le portent si mal qu’à chaque enjambée on croirait qu’il va tomber.

— Ah, ça alors ! Ah, ça alors ! C’est la Noiraude qui les aura menées. Merci bien, les petits gars !

Les braves « petits gars » vont même jusqu’à aider le père Mignard à encercler ses vaches pour les ramener dans le pré, ce qui leur vaut de chaleureux remerciements.

Puis ils s’éloignent bien vite pour libérer leur rire à l’abri des regards.

Enfin, le butin est bon.

Ce qui suit, ils préfèrent y assister de loin, par la lucarne du grenier de la ferme des parents d’Hervé.

De-ci, de-là, des cris d’indignation fusent, suivis d’imprécations.

— Ça, c’est le maire, c’est toujours lui qui gueule le plus fort !
— Ouille ! Ça, c’est chez nous !

                                                                           *

*    *

Plus tard, ils apprennent, silencieux et le nez baissé dans leur assiette, que décidément les gamins, plus rien ne les arrête, et que ça a beau être le jour des enfants, on finira bien par savoir qui c’est — et ceux-là ne seront pas près de recommencer.

Ainsi parle grand-mère aussi, en jetant des regards soupçonneux à Jacques.

Elle crie, mais Jacques voit bien qu’elle n’est pas vraiment en colère.

Les mains croisées, un bras posé sur le rebord de la fenêtre, à travers laquelle son regard semble sonder quelque chose, elle lui raconte ce qu’il n’a pas vu :

qu’il a fallu courir après les bêtes jusque sur la grand-place, qu’on se serait cru dans une corrida, qu’on n’a jamais vu les vaches excitées comme ça, que même le curé a dû s’y mettre pour aider à les cerner.

Le père Lambert, qui est toujours si saoul qu’on dit ici que même son lait sent la gniole, ne s’est aperçu de rien en rentrant ses vaches.

Le temps de vider un petit verre avec le marchand de peaux de lapin, elles ont disparu de l’étable comme par enchantement.

Il a poussé des « oh ! » de plus en plus forts, en baissant le nez de plus en plus bas devant chaque litière vide, sans en croire ses yeux.

On l’a enfin rattrapé sur la route de Floing, pleurant et appelant ses vaches, et on a pu lui dire qu’elles l’attendaient dans les étables du maire, où elles semblaient trouver le foin meilleur.

— Ah, ça a été une belle pagaille, dit grand-mère à Jacques, toujours sans le regarder.

Mais les rides au coin de ses yeux s’étirent de plus en plus fines vers les oreilles.

Elle sait déjà tout.

Elle n’a pas dû quitter son fauteuil, mais elle sait tout, elle devine tout.

Jacques l’a appris plusieurs fois à ses dépens.

Car si elle n’a pas de terre, pas de bêtes — juste un jardin et quelques lapins, et pour vivre sa pension de veuve de guerre — elle est une paysanne.

Elle est du pays.

Et lorsqu’un événement vient le troubler, des signes parviennent, à travers sa maison, ses meubles, jusqu’à elle-même.

La foudre qui déchire le ciel et résonne comme un tambour est tombée sur un arbre qui s’est couché sur la route.

Un grand vent a soufflé sur les blés, effrayant les canards sauvages qui se sont envolés de l’étang.

Dans un champ du maire, un ouvrier est tombé du tracteur et on a dû l’emmener à l’hôpital…

Le chien des Guisard a hurlé à la mort cette nuit.

Ce sera bien Maryvonne qui a passé…

La mère d’Hervé a poussé un cri dans l’étable.

La Picarde a encore renversé le seau…

Et puis il y a des visiteurs.

Madame Rilbard, la voisine, qui lui apporte des œufs.

Sa fille, Véronique, qui revient de la ville et apporte des livres à Jacques.

Plus rarement le curé, qui s’obstine à vouloir lui faire quitter les « parpaillots » pour venir à l’église catholique, puisqu’il n’y a plus de pasteur au village — malgré les protestations de grand-mère, qui lui répète que ses genoux ne lui permettent plus de faire cette gymnastique qu’on fait chez les catholiques.

Et puis d’autres habitants du village viennent commenter les nouvelles en prenant une tasse de ce café qu’on permet à Jacques de moudre avec le moulin, et qui, même froid, garde longtemps ce parfum fort et frais.

Plus tard, Jacques se souviendra de la richesse de toutes ces senteurs.

Elles resteront dans sa mémoire comme une richesse qu’aucune grande ville ne lui apportera jamais.

Le lendemain, le journal, comme un grand oiseau à qui on ouvre les bras, vient, en déployant ses ailes froissées, apporter l’autorité de l’écrit à ce modeste événement.

C’est ainsi que, sous le titre « Grande corrida à Illy », un article de plusieurs lignes est consacré au jour des enfants.

Jacques retient sa respiration pour mieux entendre.

Grand-mère lit :

« On dit que les traditions se perdent. Ce n’est certainement pas le cas à Illy, où le jour des enfants, coutume qui se perpétue depuis le Moyen Âge, a été dignement respecté ! Assurés de l’impunité, ceux-ci ont lâché toutes les vaches à travers le village. Une belle corrida qu’on n’est pas prêt d’oublier à Illy ! »

— Eh ben, dit grand-mère, il y en a qui n’ont pas fini de se sentir fiers !

Un orgueil si grand envahit Jacques qu’il lui monte aux yeux, et il doit se mordre la langue pour ne pas crier.

Tous les deux savent.

Et cette connaissance a tissé entre eux un lien complice, solide comme ces chaînes à vaches.

                                                                          *

*      *

Les jumeaux, bien sûr, ont gaffé.

Leur mère, qui s’occupe seule de la ferme depuis la mort de son mari, a eu fort à faire.

— Si vous aviez été là, au lieu de courir je ne sais où ! crie-t-elle, excédée.
— C’est pas nous ! crie l’un d’eux.
— Comment ça, c’est pas vous ? Si tu dis que c’est pas vous sans que je te le demande, c’est que c’est vous !
— Que t’es con ! s’écrie l’autre à la face de son frère.

Saisissant le couteau à pain, il se précipite sur lui, furieux, le bras levé, tandis que l’autre s’enfuit autour de la table, aussi blanc que l’autre est devenu rouge.

La mère arrête le bras meurtrier et, de l’autre, gifle l’assassin.

— Tiens, ça t’apprendra à dire des gros mots !

Heureusement, la mère n’a pas ébruité cette confession.

                                                                             *

*        *

L’été a passé.

Les canards sauvages ont quitté l’étang des Mignard avec leurs grands cris dentelés.

La glace se referme sur la terre des grillons, sur les mares à grenouilles.

Le cri méchant des corbeaux se répand sur les champs labourés :

— Elle reviendra pas ! Elle reviendra pas !

Le temps, qui jamais ne s’éloigne, jamais ne s’approche, marche imperturbablement dans l’horloge du même pas claudicant, à peine interrompu par la voix pressée du poste de radio, le froissement du papier journal, le choc des assiettes.

Mais ce matin, le facteur est passé.

Il a apporté une lettre que grand-mère ouvre avec empressement.

Elle a reconnu l’écriture de son fils.

Il dit que là-bas, ça ne va plus, et qu’ils vont devoir rentrer d’un jour à l’autre, car c’est devenu très dangereux.

— Tu entends ça ? dit grand-mère. Ils vont rentrer ! Tiens, regarde, ta mère a écrit un mot pour toi. Il paraît que tu lis très bien. Tu pourras le lire tout seul.

Jacques a du mal à reconnaître les grandes lettres penchées.

Elle appelle son fils « mon chéri ».

Elle va rentrer bientôt, mais elle ne peut pas encore dire quand précisément.

Il y aura une surprise pour lui.

Elle l’embrasse.

— Alors, tu es content ? dit grand-mère. Tiens, voilà de l’argent. Va acheter des bonbons pour fêter ça avec tes amis, et un cadeau pour ta maman.

                                                                             *

*       *

Jacques est allé chez la mercière avec Hervé et les jumeaux.

Ils ont acheté des guimauves, des Carambars, des soucoupes volantes remplies de poudre sucrée que l’on mange en aspirant à travers une paille, et bien d’autres choses encore.

Il a même trouvé un joli collier avec des billes.

Il a fallu un grand sac pour contenir tout ça.

Ils se sont installés sur le perron de l’église, et ils ont fait une de ces fêtes !

Jacques se montre exubérant et joyeux, mais au fond de lui-même, un sentiment d’angoisse l’étreint.

Il ne sait pas pourquoi.

Quand il rentre chez grand-mère, il n’est pas bien du tout.

Il a mangé trop de bonbons.

Il a une crise de foie carabinée.

Il a fallu le coucher.

Il ne cesse de vomir.

                                                                             *

*      *

Après une nuit de torture, le lendemain matin, Jacques va mieux, mais il se sent très faible, l’estomac encore tout retourné.

Hervé et les jumeaux viennent lui rendre visite.

— Il a pas l’air bien du tout, dit Hervé.
— Bon Dieu de là, il est blanc comme un cul !
— C’est pas toujours qu’on a l’air qu’on est, disent les jumeaux.

                                                                              *

*       *

Elle est arrivée en fin d’après-midi, dans une voiture blanche.

Elle porte une robe claire et lui sourit.

Jacques remarque qu’elle a maigri, que sa peau a bruni sous le soleil.

Elle tient dans ses bras un paquet de linge d’où s’agitent deux petites mains.

C’était la surprise.

Il a maintenant un petit frère.

Avec le bébé, elle ne peut pas le prendre dans ses bras.

Elle pose une main sur son épaule pour l’embrasser et le félicite d’avoir grandi et d’être devenu si fort, avec de belles couleurs aux joues.

                                                                             *

*       *

Grand-mère a hébergé tout le monde pendant deux mois, le temps que ses parents trouvent un appartement.

Puis ils ont dit merci et au revoir à grand-mère, sont montés dans la voiture blanche et sont partis.

Ils ont quitté les routes sinueuses des Ardennes et les sapins sombres.

Ils ont pris l’autoroute.

Une autoroute toute droite, qui n’en finit pas, qui ne finira jamais.

Son père, solennel et taciturne, conduit la voiture.

Sa mère est très occupée par le bébé.

Jacques regarde s’enfuir les paysages par la fenêtre et comprend :

« Elle ne reviendra jamais. »


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