Le monde des dieux

Que peut-on faire lorsque sans ressources on veut habiter le monde des mots qui étonnent, le monde céleste où toute mesure est abolie, au-delà des hommes et de leurs servitudes?

Le soleil n’était pas encore levé dans le dortoir glacial, lorsque Friedrich dut comme ses camarades, se lever pour réciter ses prières. Un bouillon de légumes et un morceau de pain vint ensuite réanimer son corps pétrifié de froid et puis commença l’étude des textes en latin et en grec des grands auteurs de l’Antiquité. Mais ce matin là, un vers de Sophocle s’imposa dans son esprit avec une grande force : Beaucoup de choses sont admirables, mais rien n’est plus admirable que l’homme. Ce fut une révèlation et le combat que se livraient en lui sa vocation et la volonté de sa mère venait de trouver sa fin. C’était décidé, il ne deviendrait pas prêtre. Non, même pauvre il resterait sur les hauteurs lumineuses des chants poétiques des dieux.  Pour conserver un peu de sa liberté de s’élancer vers le ciel, Il ne voyait pas d’autre solution que l’enseignement. Il accepta un poste de précepteur au domicile d’un riche banquier à Frankfort. Son épouse le reçut. Au premier regard, son cœur bondit dans sa poitrine. Elle était jeune et belle et l’air  intimidé  de Friedrich la toucha. Elle lui demanda des conseils de lecture et des leçons de piano. Son mari, un homme autoritaire beaucoup plus âgé était souvent en voyage d’affaires et Suzette aimait beaucoup que Friedrich lui lise des poèmes.   Sa voix devenait chaude lorsqu’il lui lisait des poèmes de Sophocle ou de Schiller. Ses doigts sur le piano avaient une délicatesse douloureuse et lorsqu’il se penchait sur son épaule pour l’aider à déchiffrer une partition de Mozart, il sentait la caresse de ses cheveux sur son visage, la fraîcheur de son parfum, la douceur de sa voix. Un jour alors qu’il était debout devant elle, il entendit son coeur battre à l’unisson du sien et cela faisait un tel vacarme qu’il lui sembla qu’on pouvait l’entendre dans toute la maison. Elle détourna son regard mais sa respiration était oppressée. Elle ne sut que lui répondre. Sa voix tremblait, son sang montait jusqu’à son front dans un pénible effort de dissimuler son trouble. Il lui écrivit des poèmes que son mari découvrit. Cette Diotima adorée dans des vers que toute la ville voulait lire ne pouvait être que sa femme. On lui donna une heure pour quitter la maison et il dut partir. Jour après jour il marcha. Il marcha des heures, des jours, des semaines et c’était comme un long tapis de paysages changeants qui se déroulait devant lui et des gens avec une autre langue, d’autres mœurs. Sans argent, il s’arrêtait parfois quelques instants, à la sortie des églises pour quémander de quoi se nourrir. Malgré la fatigue, il ne pouvait dormir que quelques heures dans cet abri inconfortable qu’il avait finalement trouvé. Au bout de deux mois, il parvint à Bordeaux où une nouvelle place de précepteur l’attendait mais le souvenir de Suzette le faisait trop souffrir. Il repartit et ce fut à nouveau une longue errance. Dans chaque ruisseau, il cherchait le reflet de celle qui était devenue Diotima, la prêtresse de l’amour vantée par Platon. Lui-même dans sa longue marche solitaire se sentait devenir Eros, ce démon mi-homme mi-dieu parti à la recherche de Diotima. L’appel farouche du vent dans les feuillages sur son passage le guidait. Le cri des chouettes la nuit pendant qu’il dormait sur le sol lui rappelait que sa mission dorénavant était de relier les mortels aux dieux.  Enfin le teint assombri par le soleil et la poussière, maigre, épuisé, il parvint chez Diotima. Elle venait de mourir. Elle l’attendait ailleurs. Il reprit sa marche vers le ciel pour la rejoindre. Il trouva enfin en haut d’une tour un abri sur, une main amie pour lui tendre un peu de pain et là écoutant la voix des dieux dans les branches, dans le chuchotement incessant d’une rivière, dans le chant des oiseaux, dans le salut des fleurs bercées par la brise il entendit: nous t’attendions. Là, sa main apaisée dessina sur le papier le fil noir de paroles merveilleuses et les dieux, partout sous le ciel lumineux le jour, avec leurs yeux brillant la nuit, le regardaient avec un sourire bienveillant.


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