Le dérèglement climatique, avec ses longues périodes de sécheresse et ses pluies dévastatrices, eut notamment cette conséquence imprévue, parmi d’autres, que les loups, ne trouvant plus à se nourrir, remontèrent vers le nord. Le développement des routes à grande vitesse constitua leur principal obstacle. Ils les contournèrent en traversant les massifs rocheux. On réalisa trop tard qu’on les avait laissés se multiplier considérablement. Poussés par la faim et encouragés par leur nombre, ils devinrent audacieux et s’attaquèrent à ce qui leur parut être les proies les plus faciles et les plus nombreuses: les humains.
De fait, surpris dans les forêts, les humains offraient peu de résistance. Dans l’opinion publique, l’émotion fut grande et les gouvernements ne tardèrent pas à réagir fermement. On organisa des battues et les chasseurs, d’habitude si décriés, purent s’en donner à cœur joie. Comme cela ne suffisait pas, on envoya même l’armée. Des soldats survolaient les campagnes en hélicoptère, armés de fusils équipés des technologies les plus avancées, qui permettaient de ne jamais manquer leur cible.
On réussit ainsi à éliminer la plupart des loups, mais un nombre encore important parvint à s’échapper. Traqués, ils se réfugièrent dans les endroits où ils ne craignaient pour ainsi dire rien : les centres des grandes villes. Il n’était bien sûr pas envisageable de tirer au fusil dans les rues tortueuses des centres-villes, dont l’architecture remontait au temps où la circulation automobile n’existait pas.
Les loups avaient pris goût à la viande humaine. Ils surgissaient des recoins les plus invraisemblables et se jetaient sur les piétons solitaires. On envoya des soldats munis de fusils à seringues hypodermiques, moins effrayants pour la population, mais c’était à croire que les loups étaient devenus plus intelligents. Nécessité fait loi ; elle fait aussi la nature. Les loups se tenaient le jour dissimulés dans les endroits les plus improbables, là où il n’y avait aucun moyen de les neutraliser, parfois même immobiles dans l’angle sombre d’un mur, avec une immobilité si parfaite qu’on finissait par ne plus les voir.
Le spectacle des corps humains déchirés dans les rues au petit matin, et les images diffusées sur les réseaux sociaux, créèrent la panique. Les gens ne sortaient plus de chez eux que rarement et toujours avec angoisse. Les soldats eux-mêmes, bien que formidablement équipés, furent parfois attaqués, ce qui les rendit très nerveux. Il y eut des tirs maladroits qui blessèrent des passants. Une angoisse généralisée s’installa.
Maladroitement, les gouvernants déclarèrent à plusieurs reprises que tous les loups avaient été éliminés. Mais, par un mauvais hasard, il suffisait qu’un responsable politique fasse sur les écrans une déclaration rassurante pour que, le lendemain, comme pour le contredire, on retrouvât un nouveau cadavre déchiré dans une rue.
Les gens préféraient rester calfeutrés chez eux et ne sortaient que par nécessité, après s’être concertés sur Internet afin de circuler en groupe, de préférence accompagnés de jeunes hommes armés de solides gourdins. Les loups préférèrent alors s’attaquer aux imprudents vieillards qui continuaient de sortir seuls.
Le télétravail fut généralisé et l’on estima bientôt qu’il valait mieux un diagnostic erroné qu’un médecin dévoré.
Passé le premier moment d’affolement, on découvrit que cette situation ne présentait pas que des inconvénients. Les loups éliminaient les vieillards solitaires à la charge de la société, ainsi que les clochards et les ivrognes qui erraient la nuit dans les rues. Les cambriolages diminuèrent également.
Les humains s’organisèrent à leur tour. Ils préférèrent habiter des logements plus vastes permettant, comme dans les siècles passés, de réunir trois générations sous le même toit. Les anciens retrouvèrent une utilité. Ils aidaient les enfants dans leurs devoirs scolaires, compensaient l’absence physique des enseignants et leur racontaient les contes d’autrefois, où les loups faisaient encore peur.
Le nombre de loups cessa de diminuer et augmenta même de nouveau. Ils s’étaient eux aussi adaptés à leur nouvel environnement et s’y reproduisaient. À l’instar des humains, leur mode de vie était devenu beaucoup plus individualiste, sans doute pour mieux se dissimuler.
Devant l’ampleur du phénomène, la majorité des humains finit par considérer qu’il valait mieux accepter, de temps à autre, le sacrifice de quelques individus que d’engager les moyens énormes nécessaires à leur éradication définitive avec les dégâts qu’on imagine sur la population humaine.
Les compagnies d’assurances créèrent une garantie « attaque de loup », assortie d’une surprime pour les retraités.
Les journaux cessèrent de compter les victimes quotidiennes. Elles furent intégrées à la rubrique des faits divers entre les accidents domestiques et les incendies de poubelles
Un parti écologiste militant pour la protection de la nature réclama même l’arrêt immédiat de toute persécution contre les loups, qui avaient autant de droits que les humains à vivre où ils le souhaitaient sur cette planète, voire davantage si l’on considérait que leur mode de vie était beaucoup plus écologique.
Les loups, décidément très intelligents, semblaient avoir compris qu’on leur pardonnait plus volontiers leurs parties de chasse si leur gibier se composait principalement de sans-abri et de vieillards malades, et s’ils prenaient soin de ne pas laisser traîner de restes sanglants dans les rues.
Un nouvel équilibre semblait s’être installé mais une épidémie inconnue se répandit. De plus en plus d’enfants naissaient le corps recouvert de poils. Les choses allaient elles à nouveau se dégrader ? On se dit que si « l’homme est un loup pour l’homme » le loup pouvait bien devenir un homme pour le loup.