Charleville, fin d’après-midi d’octobre 1871, le séjour d’un appartement modeste. C’est la fin de l’après-midi. Madame Rimbaud est assise devant un poele à bois. Les lueurs des braises éclairent son visage maigre, triste et fatigué.
On frappe.
MADAME RIMBAUD
Entrez.
M. IZAMBARD, jeune homme habillé avec soin entre. Madame Rimbaud est restée assise
IZAMBARD (retirant son chapeau, mal à l’aise)
Madame…
(Il s’arrête. Elle ne lui offre pas de siège.)
MADAME RIMBAUD
où est Arthur ?
IZAMBARD
À Paris. Chez Monsieur Verlaine. Il… il n’est pas à la rue.
(Un silence. Elle le regarde fixement.)
MADAME RIMBAUD
Pas encore.
(Izambard tressaille.)
IZAMBARD
Madame, je vous assure
MADAME RIMBAUD
Vous ne m’assurez rien du tout.
(Elle se lève lentement. Elle se contient le mieux qu’elle peut mais on sent qu’elle est furieuse
MADAME RIMBAUD
Vous savez ce que c’est, Paris, pour un garçon de seize ans ? hebergé par des étrangers ? et ils vont le nourrir pour rien ? il n’a pas d’argent ! Il est riche ce monsieur Verlaine ? qu’est ce qu’il attend de mon fils ?
IZAMBARD Monsieur Verlaine est un poète connu
MADAME RIMBAUD Peuh ! un poète connu ! ça rapporte la poèsie ? un poète connu ! un poète connu ! de qui ? de gens comme vous ! (elle explose) et quand Arthur ne l’amusera plus, il en fera quoi ? ce n’est qu’un enfant. Il ne sait rien. Il se fera exploiter et quand on aura plus besoin de lui, on le jettera ! Arthur ne sait rien ! Vous lui avez bourré la tête de vos poèsies et de votre littérature. Il ne pense plus qu’à ça ! quel avenir a-t-il ? vous pouvez me le dire ?
IZAMBARD
Arthur est très intelligent. Il apprendra.
MADAME RIMBAUD
Il apprendra quoi ? à avoir faim ? À dormir dans un escalier ? À suivre le premier venu pour un morceau de pain ?
(Izambard ouvre la bouche, mais aucun mot ne sort.)
MADAME RIMBAUD
Vous croyez qu’il a appris à vivre dans les livres que vous lui avez prêtés ? Vous lui avez tourné la tête avec vos livres et votre admiration pour son talent poétique ! Mais lui avez-vous appris à vivre ? ….. je sais bien, ce n’est pas votre affaire mais tout de même… vous êtes vous demandé ce que peut faire une femme seule, lorsque le père n’est pas là, ou lorsqu’en étant là, il ne s’en occupe pas, comme il faudrait, lorsque l’enfant grandit, surtout si c’est un fils ? Tant de parents vivent à côté de leur enfant sans chercher à savoir ce qui se passe chez lui, sans vouloir voir leur détresse.
IZAMBARD
Arthur a une forte personnalité. Il ne se laisse pas mener facilement
MADAME RIMBAUD (tranchant)
Il est fragile.
(Izambard hésitant.)
IZAMBARD
Il a une volonté… une intelligence…
MADAME RIMBAUD
Cela ne protège de rien ! Un enfant de seize ans que l’on fait rêver en lui faisant espérer le succès et la gloire en écrivant des poèmes ! Vous êtes un monstre ! des gens comme vous il faudrait les jeter en prison !
IZAMBARD
Calmez vous ! Il n’est pas seul. Arthur m’a écrit. Il va bien. Il est bien installé chez monsieur Verlaine
MADAME RIMBAUD
Il me l’a écrit aussi….sans me donner son adresse. Vous croyez que cela suffit pour me rassurer ? ce monsieur accepte de recevoir chez lui, sans l’accord de ses parents, un mineur de 16 ans qui abandonne des études brillantes qui lui permettaient d’espérer une belle carrière et vous trouvez que je peux lui faire confiance ?
IZAMBARD
Cela ne va durer qu’un temps. Il va vous revenir. Il va reprendre ses études. Rien n’est perdu. Vous verrez qu’Arthur va vite le comprendre. Arthur a beaucoup travaillé. Ses résultats scolaires sont brillants. Ce n’est qu’une escapade qui lui permet de respirer.
MADAME RIMBAUD
Bien sur ! c’est juste une escapade et il va revenir comme un bon fils plein d’entrain pour reprendre ses études ! Vous êtes un irresponsable M. Izambard et c’est à des gens comme vous que nous confions nos enfants. Vous leur mettez des idées dans la tête. Vous les encouragez à contester la société puis vous les lâchez dans le monde, la tête pleine de rêves Vous croyez qu’on peut lâcher comme ça un enfant dans le monde, l’exposer à tous les dangers et qu’ensuite il va revenir heureux de sa petite expérience ?
IZAMBARD
Mais madame, votre fils est un génie ! il fait l’admiration de tout le monde à Paris
MADAME RIMBAUD
C’est un enfant ! (elle hurle)
IZAMBARD
Arthur n’est pas comme les autres.
MADAME RIMBAUD
Justement….. Je vais envoyer les gendarmes.
IZAMBARD (presque suppliant)
Non… laissez-lui une chance. C’est peut -être la chance de sa vie ! Il vous en voudra toute sa vie de la lui avoir fait manquer. Il peut avoir des opportunités qui lui permettront d’avoir une place dans la société. Il peut devenir un grand personnage. Il peut devenir célèbre !
MADAME RIMBAUD
Célèbre… et mort… !.Comment pouvez vous être si sur de l’amitié et du soutien de ce monsieur ? Vous êtes un monstre d’irresponsabilité. Il n’a rien ni personne sur qui compter.
IZAMBARD
Vous me prêtez beaucoup plus de pouvoir sur Arthur que je n’en ai. Ce n’est pas moi qui lui ai dit d’aller chez ce monsieur Verlaine et de rencontrer ce cercle de poètes très talentueux. Ils le ramèneront à la raison. Si vous le faites ramener de force par les gendarmes, vous risquez de le perdre plus surement encore.
MADAME RIMBAUD
oui, je le sais (elle éclate en sanglots) … je ne le reverrai peut-être jamais.
(Izambard reste figé.)
IZAMBARD
Ce n’est pas vrai. Je suis sur qu’il vous reviendra. Il ironise sur votre autorité mais il est très attaché à vous
MADAME RIMBAUD
Je le connais. Il est têtu et sans concession, comme son père qu’il n’a pas connu et dont il avait tant besoin. Il est absolu. Rien ne l’arrête et il ne revient pas en arrière. Jamais !
IZAMBARD (faiblement)
Alors… il faut lui faire confiance.
(Elle secoue la tête.)
MADAME RIMBAUD
Ce n’est pas une question de confiance. …je n’ai pas le choix mais je vous en voudrai toujours de l’avoir encouragé dans cette voie. (puis sur un ton suppliant) quand vous l’invitiez chez vous, dans votre famille, j’avais espéré que vous auriez été le grand frère qui aurait pu le conseiller, l’amener à réfléchir avant de se lancer dans ses folies. Il était le plus doué de vos élèves et celui sans doute que vous rencontriez le plus souvent. Vous l’emmeniez en promenade, vous parliez littérature avec lui… Ne vous inquiétez pas… Je ne vous demande pas de me raconter votre relation avec lui… Arthur fascinait…. il était trop beau… ses yeux, surtout… son regard…. ce n’était pas qu’un regard de voyant comme il disait. C’était un regard pénétrant qui percevait vos sentiments et comprenait tout ce qu’il y avait comme désir et fascination…. Il comprenait tout ce qu’il y avait au fond des gens. C’est ça qui est terrible avec les enfants. Ils ne savent rien, mais ils sentent beaucoup de choses. Ils ne voient pas le danger, mais ils voient les cœurs et lorsqu’ils sentent qu’on veut leur cacher ce qu’on ressent vraiment, ils jouent avec les gens parfois cruellement, sans réaliser que le piège se referme sur eux…..et c’est pour cela qu’ils sont extrêmement fragiles.
IZAMBARD
Madame votre fils est un génie et on ne pouvait pas le lui cacher.
MADAME RIMBAUD
vous qui l’avez bien connu, vous qui l’estimez, dites-moi ce que je dois faire. Je vous écouterai
IZAMBARD … Je crois qu’on ne peut jamais lâcher la main de son enfant. Comme l’enfant qui commence à marcher, il faut le soutenir et le suivre. Laissez-le aller là où il veut aller et suivez-le pour le soutenir lorsqu’il en aura besoin
MADAME RIMBAUD … Il faut donc accepter d’être écrasé par le destin ? le pire… c’est parfois de laisser faire mais je ferai comme vous dites, mon cœur de mère me dit que vous avez raison et de toute façon, je ne pourrai pas faire autre chose. Je n’appellerai pas les gendarmes.
Dieu ! Faites que je ne me trompe pas !
IZAMBARD … De toute façon, cette main il faudra bien que vous la lâchiez, un jour
MADAME RIMBAUD Jamais ! Jamais je ne pourrai la lâcher ! Même dans la mort, je la tiendrai encore
La pièce est maintenant presque noire. Le feu est mort dans le poèle à bois. On n’a pas rajouté de bois.
Madame Rimbaud et M. Izambard, contemplent la nuit.
Une voix se fait entendre, monocorde, froide :
Arthur connaîtra après avoir quitté sa famille une vie précaire, sans logement stable. Il connaîtra la faim, la violence, la solitude et la misère. Il mourra à 37 ans d’un cancer au genou (probablement un ostéosarcome) malgré une amputation. La gloire le connaîtra mais il ne l’aura jamais connue de son vivant.